Opéra de Marseille : Una Donna del Lago enchanteresse

22 novembre 2018

La Donna del Lago Opéra de Marseille - Karine Deshayes, Varduhi Abrahamyan, Enea Scala, Edgardo Rocha, Nicola Ulivieri, Rémy Mathieu, Hélène Carpentier,

La Donna del Lago – Opéra de Marseille – Pour l’anniversaire des 150 ans de la disparition de Rossini – Version concertante .

Quand l’opéra de Marseille décide de programmer, pour les 150 ans de la mort de Rossini et pour la première fois, ‘la donna del lago’, partition qui peine encore à fédérer les grandes maisons européennes, il vise juste. En fin connaisseur, le public marseillais, non seulement n’a pas boudé les représentations, mais a ovationné les chanteurs et les musiciens. Dans cet opéra où le livret n’a qu’un intérêt relatif, la version concert magnifie les arias. Fi des grands décors de forêts luxuriantes ou de cours d’eau féériques. Toute l’attention se porte sur la voix et c’est à un véritable hymne au bel canto auquel nous assistons.
Rossini, qui a vécu très longtemps, n’a composé pour l’opéra que pendant un laps de temps relativement réduit, de 1810 à 1829, avec une grande facilité et une rapidité plus grande encore. On sait qu’il utilisait la technique du ‘copié-collé’ (des thèmes déjà utilisés qu’il remettait dans d’autres opéras), mais dans la Donna del lago (1819), tout le matériel musical est totalement inédit. Dans la tradition de l’opéra italien, une distinction se fait entre l’opéra seria et l’opéra buffa, genre de comédie destiné à cette époque à un public plus populaire, qui retranscrit surtout des scènes de vie et des scènes du quotidien des spectateurs, moins conventionnel que celui de l’opéra seria. Ce dernier représente de grands héros mythologiques, dans l’esprit du 18e siècle, et surtout une écriture conventionnée et règlementée, avec alternance entre le récitatif –passage où l’on fait avancer l’action- et les arias –là où l’on suspend l’action au profit d’une introspection sur les sentiments du personnage, une pose dans la narration dramatique. Pour ‘La Donna del lago’, on est dans ce schéma d’opéra seria avec de grands airs dédiés aux chanteurs. Rossini y maintient une grande tradition vocale héritée du bel canto du 18e. Cet opéra inscrit, bien que d’une manière très nuancée, l’opéra italien dans le romantisme. Ce ne sont pas les partitions tragiques de Donizetti ou de Belli, mais c’est un premier pas franchi dans l’opéra romantique. Rossini maintient tout de même une grande tradition vocale héritée du bel canto du 18e.
D’un point de vue purement musical, la Donna del lago constitue l’une des partitions les plus passionnantes du genre seria de Rossini. Les airs sont magistraux, d’une virtuosité absolue et toujours alimentée par une exigence permanente d’un soutien de la ligne de chant. L’orchestre prend une place importante. Tout en se refusant une représentation ‘réaliste’, Rossini présente une partition empreinte d’une couleur locale, d’une atmosphère immédiatement identifiable, à la fois magique, mélancolique et brumeuse. Certains instruments, notamment le cor ou la harpe, certains rythmes typiquement écossais, mais aussi les scènes chorales illustrent une coloration ossianique, totalement singulière dans l’écriture musicale de Rossini, ce qui ajoute à l’intérêt de cette partition. La donna del lago fait partie de toute cette série d’opéras appelés les opéras napolitains de Rossini, créés pour le San Carlo de Naples, grande scène italienne de l’époque. Fasciné par la voix d’Isabella Colbran, immense chanteuse mezzo, qu’il épousera par la suite, Rossini écrit des rôles sur mesure pour cette prima donna, diva absolue : grandes scènes d’entrée et grandes scènes de sortie, dédiées à la performance vocale du chanteur. Ce n’est pas le cas dans cet opéra. L’air d’entrée est assez intime, surprenant car nouveau dans l’écriture de Rossini. Mais le grand air de fin, le Rondo d’Elena, s’inscrit dans la tradition du bel canto du 18e siècle, hérité de la tradition baroque. Pour cet opéra, Rossini a l’idée de mettre en coulisses une fanfare, que l’on retrouve ce soir, trompettes et cors accompagnant l’action, avec un effectif très important dédié à cette fanfare qui représente l’esprit de chasse et l’esprit guerrier inscrits dans la partition.

Une distribution éclatante pour cette version concertante de La Donna del Lago

José Miguel Pérez-Sierra, une direction musicale irréprochable

Ce jeune et talentueux chef d’orchestre, dirige l’excellent orchestre de l’opéra de Marseille d’une baguette très rossinienne, avec fermeté et justesse, accompagnant les chanteurs sans les écraser, et donnant à la musique cette couleur subtile propre à la partition de Rossini. Le chef d’orchestre rend bien cette coloration alpestre avec un cor fastueux, une clarinette à la coloration très boisée, très sombre, rappelant cette couleur écossaise, une harpe superbe qui renvoie, bien sûr, à la harpe celtique, aux rituels fantasmés d’un passé gaélique réinventé par la littérature du XVIIIe puis du XIXe siècle, et crée une atmosphère élégiaque et mystérieuse.

Karine Deshayes, mezzo-soprano, Prima donna incontestée

On est subjugué par la voix des chanteurs capables d’un ambitus –écart entre les notes les plus graves et les plus aigües- phénoménal ! Karine Deshayes est de ceux-là. Elle est Elena. Sa voix monte en puissance et en assurance tout au long de l’opéra. Son rondo de fin, en deux parties, première partie lente, cantabile, qui contraste avec une deuxième partie rapide, est une véritable pyrotechnie vocale –sauts de registre grave-aigu permanents, virtuosité-. Le chant, épuré, s’orne d’un raffinement confinant au céleste. Cette mezzo colorato est capable du grave des voix de femme avec la capacité d’aller piocher des notes dans l’aigu, et une très grande agilité dans la vocalise. Nous avions applaudi Karine Deshayes à l’Opéra de Marseille dans I Capuletti e i Montecchi en 2017.

Bouleversante Varduhi Abrahamyan, mezzo-soprano

Elle est Malcom, un homme chanté par une femme. C’est une grande tradition dans l’opéra italien et dans l’opéra en général d’avoir les rôles de jeunes hommes joués par des femmes. Sa voix grave de contralto se joue des graves et des aigus avec une facilité diabolique. Très féminine dans une robe de soirée noire, elle impose force et talent et personnifie un Malcom amoureux et impétueux. Acclamée au premier acte, c’est à elle que va l’engouement du public, à cette voix extrêmement chaude, extrêmement grave, dans laquelle s’inscrit tout le rôle de Malcom. Voix magnifique, voix précieuse, dont l’agilité dans une tessiture aussi grave demande beaucoup de souplesse et de facilité dans la virtuosité du chant.

Puissance et virtuosité pour Enea Scala, ténor et belle voix suave pour Edgardo Rocha, ténor

Enea Scala est Rodrigo, Edgardo Rocha est le roi James V. C’est un duel de ténors avec deux vocalités totalement différentes. Enea Scala est un ténor rossinien capable de pyrotechnies vocales et d’agilité dans l’aigu remarquables. Il est ce qu’on appelle un bary-ténor, avec une très belle assise dans le grave et une très grande vaillance dans l’aigu. Belle envolée lyrique, superbe voix, il enflamme le public. Sa voix de bary-ténor contraste avec celle d’Edgardo Rocha qui est un ténor léger classique, à la vocalité beaucoup plus romantique. Edgardo Rocha maintient une ligne de chant homogène. Il s’inscrit parfaitement dans le registre aigu de sa partition chantée avec force mais de manière plus linéaire, avec moins de sauts d’octave, donc moins périlleuse. Les deux magnifiques vocalités de ténor qui s’opposent est un des moments forts de l’œuvre. Il fait pendant aux deux voix féminines, celles d’Elena et de Malcom, voix très chaude de contralto contrastant avec la voix plus claire de la mezzo, échangeant un duo d’amour de très belle sensualité et d’une extrême beauté où les deux voix féminines se chevauchent. Un très beau moment d’opéra.

Charisme et tessiture parfaite pour Nicola Ulivieri, basse

Seule basse du spectacle, Nicola Ulivieri épouse à la perfection la sonorité beaucoup plus classique, plus mozartienne dans l’écriture, dans le style de son personnage. Il est Douglas, le père d’Elena. Justesse de ton, voix particulièrement belle et splendidement projetée, technique fine, Nicola Ulivieri est un interprète exquis du belcanto. Invité sur les plus grandes scènes internationales, il chante pour la première fois à Marseille.

Justesse et clarté du timbre pour Rémy Mathieu, ténor (Serano/Beltram) et Hélène Carpentier, soprano (Albina)

Les rôles d’Albina et de Serano, surtout limités aux récitatifs, sont tenus par deux jeunes chanteurs très affirmés. Hélène Carpentier est, à vingt-deux ans seulement, une des artistes lyriques les plus prometteuses de sa génération. Très beau ténor, Rémy Mathieu a déjà été invité à l’opéra de Marseille dans Hamlet (Laërte) en 2016. Leurs rôles de personnages subalternes n’enlèvent rien à la clarté et à la beauté de leur timbre. Nul doute qu’on les retrouvera dans des rôles de premier plan.

Le chœur de l’Opéra de Marseille, magistral !

Les chanteurs du chœur de l’opéra, vêtus de noir, se détachent sur un fond de scène bleu azur, ce bleu si particulier des lacs celtes. Remarquablement dirigés, ils sont prépondérants dans l’œuvre. Les voix sont puissante, admirablement articulées, soudées. L’ensemble est rigoureux, magistral !

l’Histoire de La Donna del Lago

L’action de la Donna del Lago se déroule au XVe siècle. Les Highlanders organisent une rébellion contre les troupes du roi d’Ecosse JamesV. Douglas est le chef de ces guerriers. Sa fille se nomme Elena. Elle aime un jeune combattant nommé Malcom, qui l’aime en retour. Douglas veut marier Elena à Rodrigo, amoureux étalement d’Elena, et le roi d’Ecosse, déguisé en berger, s’éprend également de la belle.
Trois hommes amoureux d’une femme et au final, tout finit bien car Elena peut épouser celui qu’elle aime.

Voici résumé en quelques mots 3 heures 20 d’un concert exceptionnel. Mais là où parfois le temps se dilate, ici, il se rétracte tant l’intensité de la musique, la perfection, la magnificence des voix et l’implication scénique des interprètes, transcendent la salle et soulèvent le public dans des ‘bravi’ retentissants. Un très, très beau succès à inscrire au tableau d’honneur de notre opéra marseillais.

© Photos : Christian Dresse