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Moussorgski, en quelques notes : « Je veux parler aux hommes le langage du vrai ! »

Que retenir de celui qui, en France, a donné son nom a une petite rue du 18e arrondissement de Paris, entre la rue Tchaïkovski et la rue de l’Évangile, à deux pas du jardin Rachmaninov ? Peut-être ce que Moussorgski écrivait à son ami Stassov : «La préoccupation qu’a l’art de la seule beauté est une balourdise, un enfantillage (…) Parlez aux hommes en vrais hommes et peu importe ce que vous leur direz ! »
Modeste Moussorgski, en quelques notes. (1839-1881)…

Moussorgski peint par Ilia Répine en 1881


Modeste Moussorgski, un homme peu connu et « qui a droit à notre dévotion »

« Moussorgski est peu connu en France ; on peut, il est vrai, s’en excuser en affirmant qu’il ne l’est pas davantage en Russie (…) Personne n’a parlé à ce qu’il y a de meilleur en nous avec un accent plus tendre et plus profond ; il est unique et le demeurera par son art sans procédés, sans formules desséchantes. Jamais une sensibilité plus raffinée ne s’est traduite par des moyens aussi simples ; cela ressemble à un art de curieux sauvage qui découvrirait la musique à chaque pas tracé par son émotion (…) Nous aurons à reparler de Moussorgski ; il a des droits nombreux à notre dévotion ».
Ainsi s’exprime Claude Debussy en 1901.

En Europe, on est en plein romantisme

Moussorgski, célèbre pour son « Boris Godounov », sa « Nuit sur le Mont chauve » et ses « Tableaux d’une exposition » est né en 1839 et mort en 1881.
En France, c’est la période du second Empire avec Napoléon III (1851-1870) et celle du début de la IIIe République. Artistiquement, on est en plein romantisme.

Musicalement, il est amusant de relever que Jacques Offenbach (1819-1880) crée La Grande-duchesse de Gérolstein, en même temps que Moussorgski écrit Une sur Mont chauve (1867), que Camille Saint-Saëns (1835-1921) produit La Danse macabre en même temps que Les Tableaux d’une Exposition (1874) et que la Carmen de Georges Bizet (1838-1875) est créée un an après Boris Godounov (1875).

Il faut rappeler que la Russie de cette époque est une société féodale à plus de 80% paysanne. La majorité des paysans vit sous le régime du servage qui sera légalement aboli en 1861, alors que Moussorgski a 22 ans. Dans les faits, cette abolition se traduit par une grande réforme agraire. La famille de Moussorgski, qui est issue d’une petite noblesse terrienne, perdra toutes ses propriétés et donc ses moyens de vivre.

Il est à noter que jusqu’au milieu du 19e siècle, les musiciens professionnels exerçant en Russie sont principalement étrangers. Musicalement, on dit alors que la Russie est une colonie italienne. Or, en 1858 va se créer une Société musicale russe puis deux Conservatoires, l’un à Moscou, l’autre à Saint-Pétersbourg en 1861, ce qui va changer les choses et voir se développer un sentiment nationaliste qu’on trouve aussi un peu partout en Europe.

Moussorgski en 1870

Moussorgski en 1870

Moussorgski est né à Karevo

Modeste Pétrovitch Moussorgski passe ses dix premières années à Karevo, un petit village rural situé à 400 km à l’ouest de Moscou et à 400 km au sud de Saint Pétersbourg.. On ne sait pas grand chose de cette première enfance souvent décrite par ses biographes classiques comme un moment heureux de sa vie.

Son père, Pierre Alexandrovich, est un hobereau aisé et un grand amateur de musique. Un père lointain qui ne semble pas avoir joué un grand rôle dans la vie de Modeste. Il meurt en 1853 quand Moussorgski a 14 ans.

Sa mère Julia Ivanovna est la fille d’un propriétaire terrien de la région. Une mère, considérée comme une « sainte » par son fils, une provinciale assez romanesque, gouvernant toutes les pensées et les préoccupations de son fils chéri pendant une bonne partie de sa vie. Elle décède en 1865, lorsqu’il a 27 ans. Elle est très bonne pianiste et c’est elle qui lui donne ses premières leçons. De fait elle ne devait pas être un mauvais professeur puisqu’à 7 ans Modeste joue déjà du Liszt.

Un troisième personnage est très important dans sa vie d’enfant : sa nourrice (niania ou mamka) qui lui chante des chansons populaires et lui raconte des contes fantastiques, ce qui, probablement, a été pour beaucoup dans son inspiration musicale et littéraire.

Saint Pétersbourg, 1852-1859 : la période « militaire »

Il a 8 ans quand il part avec son père et son frère Philarète pour Saint-Pétersbourg où il est inscrit à l’école Pierre-et-Paul et où en même temps il travaille avec le pianiste virtuose et compositeur Anton Herke (1812-1870), qui est professeur au Conservatoire impérial.

A 13 ans, il entre à l’école des porte-enseignes de la Garde, une école militaire très sélective destinée à de jeunes nobles. Il continue ses études de piano qu’il maîtrise de mieux en mieux et compose quelques petites pièces au point que Herke lui fait publier sa première composition intitulée « Porte-Enseigne-Polka » (1852).

À 17 ans, il sort de l’école pour entrer dans un régiment d’élite, le fameux régiment Préobrajensky qui est le plus ancien et l’un des plus prestigieux régiments de la Garde impériale russe (qui d’ailleurs existe toujours sous ce nom qu’a redonné Poutine en 2013 à un régiment d’infanterie chargé de la garde du Kremlin).
De son école, indépendamment de l’art militaire, il a surtout appris deux choses : à boire (du champagne et du cognac, plutôt que de la vodka) et le sens de la discipline.

C’est de cette époque que datent les premiers signes d’une maladie mal définie, faite de crises de dépression, d’épilepsie, ou de delirium tremens. Une maladie qui le poursuivra toute sa vie et que l’addiction à l’alcool qui, dit-on, fait partie d’une certaine culture russe, n’arrangera pas.

La démission et l’entrée dans la vie musicale (1859)

À l’hiver 1856, grâce à un de ses camarades, il est introduit dans les réunions musicales privées qu’organise le compositeur Alexandre Dargomyjski. C’est là que celui-ci apprend à connaître la musique russe. Dargomyjski (1813-1869) est lui-même un élève de Mikhaïl Glinka (1804-1857), tous deux étant considérés comme les pères fondateurs de l’école musicale russe moderne.

C’est également dans ce cercle que Moussorgski rencontre Mili Balakirev, un grand organisateur de concerts et le fondateur d’une école de musique à Saint Pétersbourg, César Cui, un ingénieur militaire surtout connu pour ses nombreuses critiques musicales, et Vladimir Stassov, critique d’art et bibliothécaire du Tsar que les Cinq surnommaient « Bach », « mon général » ou « le Généralissime » à cause de son immense culture musicale. Ils seront les piliers de ce qu’on appelle en France le « groupe des Cinq ».

Après trois années dans l’armée, Modeste Moussorgski donne purement et simplement sa démission pour se consacrer entièrement à la musique.

1862-1871 – Le puissant petit groupe

C’est Stassov qui donne son nom au groupe qui s’appelle non pas le groupe des Cinq mais « Mogoutchaïa koutchka », le puissant petit groupe composé d’hommes très différents qui ne se privent pas de se critiquer entre eux parfois très sévèrement. Mais ils ont tous en commun d’être de famille aisée et cultivée, d’être ouverts au monde des arts en général, que ce soit la littérature, le théâtre ou la peinture. Ils ont tous en commun de bien connaître le milieu rural, d’être des autodidactes et par conséquent des gens moins contraints par l’apprentissage de règles canoniques en matière de composition.
Ils ont aussi en commun de se référer à Glinka, bref de vouloir exprimer leurs racines, c’est-à-dire la culture populaire russe par opposition à la culture occidentale européenne qui jusque-là les a dominés.

« Dessiner en musique »

1867-1874 – Une période féconde

Sans compter les mélodies qu’il a écrites tout au long de sa vie, c’est entre 1867 et 1874 (c’est-à-dire entre 28 et 35 ans) que Moussorgski a écrit l’essentiel des compositions qui ont été retenues par la postérité.

Une nuit sur le Mont chauve - Moussorgski

Une nuit sur le Mont chauve – Moussorgski

Une nuit sur le Mont Chauve, 1867

Une Nuit sur le Mont Chauve, page symphonique qui annonce Stravinski et son Sacre du Printemps, et que Moussorgski considérait comme sa première oeuvre importante, même si elle est assez courte puisqu’elle dure à peine 12 minutes. Moussorgski très intéressé par les sciences occultes avait lu un ouvrage sur la sorcellerie qui lui inspire cette nouvelle composition. En 1908, après sa mort, l’ami Rimski-Korsakov remanie La Nuit sur le Mont-Chauve pour en faire une version soft et plus européenne que slave.
Comme dit Voltaire,« mon Dieu, gardez-moi de mes amis. Quant à mes ennemis, je m’en charge ! » Quoi qu’il en soit, il reste que c’est cette version qui est encore à tort ou à raison la plus jouée.

« Boris Godounov », 1868, 1874

À partir de 1868, Moussorgski conçoit « Boris Godounov » qui sera son chef d’oeuvre opératique et l’un des plus grands chefs d’oeuvre du théâtre lyrique en général…

Les premières représentations ont eu lieu lors de sa création en version originale, le 8 février 1874 au théâtre Marie de Saint Pétersbourg, le 10 décembre 1896 encore à Saint Pétersbourg dans la version remaniée de Rimski-Korsakov et le 19 mai 1908 en France au théâtre des Champs-Élysées avec Fiodor Chaliapine.

Boris Godounov, Chaliapine, par Alexandre Golovine, 1912

Chaliapine dans le rôle de Boris Godounov, par Alexandre Golovine – 1912

L’histoire est inspirée de la tragédie d’Alexandre Pouchkine dont la vérité historique est d’ailleurs approximative. Ce que la fiction veut montrer, c’est comment fonctionne le pouvoir ; c’est le rôle des « boyards », ces riches seigneurs propriétaires terriens toujours prêts à comploter contre leur tsar ; c’est le peuple, versatile et manipulé ; et puis c’est un homme, Boris, moralement rongé par le remords d’avoir assassiné le tsarévitch légitime, qui, est en même temps un bon père pour ses deux enfants Fédor et Xénia et un tsar qui a ouvert les frontières de son pays, qui a donné du travail et du pain à son peuple.

Boris a été remanié plusieurs fois, d’abord par Moussorgski lui-même puis par d’autres. La première version assez austère fut refusée, six voix contre une, par le comité de lecture des Théâtres Impériaux au motif qu’il n’y avait pas de rôle féminin.
En réalité, les raisons semblent être plutôt d’ordre politique. À cette époque en Russie, placer au même rang d’importance le peuple et le chef de l’État n’est pas vraiment orthodoxe !

Rimski-Korsakov, après la mort de Moussorgski, refait l’orchestration et change l’ordre des tableaux. C’est la version 1896, celle qui est la plus souvent jouée. Toujours insatisfait, Rimski-Korsakov décide cette fois de tout reprendre à zéro, dans la perspective de la création de l’opéra à Paris par la troupe de Serge Diaghilev en 1908.

Enfin en 1939, le Bolchoï demande à Chostakovitch de faire une sorte de synthèse, et le compositeur réinstrumente complètement l’opéra.

La Foire de Sorotchinsi, 1874

En juillet 1874, Moussorgski commence un opéra bouffe d’après une nouvelle à la fois drôle et fantastique de Nicolas Gogol, La foire de Sorotchinsi. C’est l’occasion de mettre en scène une Russie de la campagne avec ses danses traditionnelles, ses pochetrons patentés et ses histoires à faire peur.

Les tableaux d’une exposition, 1874

Les célèbres « Tableaux d’une Exposition » illustrent les déambulations de Moussorgski dans l’exposition de tableaux (1874) consacrée à son ami architecte Viktor Hartmann. Pour lui rendre hommage, Moussorgski décide de « dessiner en musique » les meilleurs de ses croquis. Avec la Nuit sur le Mont Chauve, cette pièce pour piano, que Ravel a orchestré en 1922, est considérée comme la plus significative de ses créations instrumentales.

1875-1881– Les dernières années de Moussorgski

À la suite des nombreux problèmes posés par Boris Godounov, des injures, des articles incendiaires de César Cui, de l’attitude de Rimski-Korsakov, la dislocation du « puissant petit groupe », qui n’est plus aux yeux de Moussorgski qu’ « une bande de traîtres sans cœur », est en marche. Et Moussorgski s’enfonce un peu plus dans l’alcoolisme au cognac et dans la déprime.

La Kovantchina, 1869-1881

Le second opéra historique auquel s’est attaqué Moussorgski jusqu’à la fin de sa vie a pour titre La Khovanchtchina, un opéra qu’il ne verra jamais représenté puisque la création eut lieu après sa mort, en février 1886 à Saint Pétersbourg. En France il a été créé au Théâtre des Champs-Élysées le 5 juin 1913. Et à l’Opéra de Paris le 13 avril 1923. Finalement ce drame musical populaire a été orchestré par Rimski-Korsakov, révisé par Ravel, par Stravinski à la demande de Diaguilev, puis par Chostakovitch.

Chants et danses de la Mort, 1875-1877

La mort de Moussorgski s’approche. Il ne le sait pas. Il est captivé par les poèmes de son ami Arseni Golenichtchev-Koutouzov. A partir de ses textes il met en musique un cycle de quatre chants qui s’appelle « Chants et danses de la Mort ». Apparemment Dmitri Chostakovitch aimait beaucoup Moussorgski. Ainsi il a orchestré ce cycle de quatre mélodies en 1962. Ce travail – soit dit en passant… – a ensuite donné naissance à sa 14e symphonie…

La rougeur de son nez n’est ni celle d’un clown ni celle d’un ivrogne mais simplement celle de son nez gelé lorsque, plus jeune, il stationnait debout pour une parade militaire…

1881– La fin de Moussorgski

Après un violent malaise suivi d’une série d’attaques, le 16 mars 1881, à la date qu’il croit être celle de son anniversaire, il demande à un infirmier de lui chercher une bouteille de cognac qu’il boit dans la nuit. Le lendemain, à 5 heures du matin on le trouve mort.
Peu de temps auparavant, à l’hôpital, le peintre Ilia Répine avait fait son portrait où on le voit vêtu d’une robe de chambre verte aux revers violets que lui avait prêté César Cui à l’hôpital.
Et, pour la petite histoire, contrairement à ce que l’on pourrait penser, la rougeur de son nez n’est ni celle d’un clown ni celle d’un ivrogne mais simplement celle de son nez gelé lorsque, plus jeune, il stationnait debout pour une parade militaire…

Après des obsèques somptueuses, Moussorgski repose au cimetière de Tikhvine à Saint Pétersbourg en compagnie de Glinka, de Dargomyjski, de Balakirev, de César Cui, de Borodine, de Rimski-Korsakov, de Tchaïkovski, de Dostoïevski, du chorégraphe Marius Petipa et quelques autres artistes. Certains observateurs ont fait remarquer qu’avec les fleurs et les couronnes déposées sur sa tombe, Moussorgski aurait pu échapper à de longs mois de difficultés matérielles !

« La préoccupation qu’a l’art de la seule beauté est une balourdise, un enfantillage »

Un compositeur très (trop) souvent « arrangé »

Rares ont été les compositeurs qui ont été autant, si j’ose dire, « arrangés » : Balakirev, Rimski-Korsakov, Ravel, Chostakovitch pour ne citer que quelques-uns de ses multiples « réviseurs ». Incontestablement ils ont contribué à faire connaître le compositeur hors normes, aux harmonies crues et aux transitions abruptes.

Mais … étrange destinée, tout de même, que celle de Moussorgski ! « D’être, finalement, le seul compositeur de l’histoire à être jugé aussi bien pour ce qu’il avait écrit que… pour ce qu’il n’avait jamais composé. » (Lacavalerie, 2011)

Que retenir de celui qui, en France, a donné son nom a une petite rue du 18e arrondissement de Paris, entre la rue Tchaïkovski et la rue de l’Évangile, à deux pas du jardin Rachmaninov ?
Peut-être ce que Moussorgski écrivait à son ami Stassov :
«La préoccupation qu’a l’art de la seule beauté est une balourdise, un enfantillage (…) Parlez aux hommes en vrais hommes et peu importe ce que vous leur direz ! »

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Auteur : Victor Ducrest
Date : 24 mars 2020

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