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De petit délinquant à écrivain reconnu, René Frégni, la passion de l’Écriture

Pédagogue, humaniste et une fougue de passion contagieuse, René Frégni est un écrivain, né à Marseille, édité chez Gallimard. De ses actions de partage d’amour de la littérature des prisons aux lycées, son expérience de vie nous démontre combien la littérature est essentielle. Nous l’avons rencontré en cette période de confinement. « L’alimentation intellectuelle et émotive, c’est la librairie. C’est une honte que les librairies soient fermées. C’est un lien social indispensable. Je pense que l’intelligence, c’est ce qui crée une société. La culture et l’intelligence. Si l’intelligence de la culture disparait, on va vers la barbarie. »

Rene Fregni ecrivain


René Frégni, la passion de l’Écriture, l’Amour de la Vie.

« Écrire, c’est aimer sans la peur épuisante d’être abandonné »

Cette phrase, René Frégni a choisi de l’inscrire en première page de son site, accolée à l’image d’un petit garçon, de dos, dévalant les escaliers d’un quartier de Marseille, le Panier peut-être. Et peut-être est-ce lui, ce petit garçon. René Frégni écrit comme il cultive son jardin, avec amour, passion et délicatesse. Sa plume caresse la page avec le respect de l’homme pour sa terre. Si elle crisse sur la feuille, c’est un cri d’humanité. Amour, peur, épuisement, abandon, quatre mots forts, en raccourci d’une vie que les livres de René Frégni parcourent en tous sens, qu’ils soient autobiographiques ou de fiction. Des livres qui empruntent des chemins de traverse parsemés de fraises sauvages, de celles qu’on découvre enfouies au pied des arbres dans les sous-bois ombragés de nos rêves éveillés, de celles qu’on respire éperdument pour nous emmener vers un ailleurs.

rene fregni enfant

Capture écran du site de René Frégni livres-fregni.org

Réné Frégni, écrivain attaché à sa ville et à l’humain

‘’René Frégni, né le 8 juillet 1947 à Marseille, est un écrivain français. Dès l’entrée au CP, il subit les moqueries des enfants qui l’appellent « quatre oeil ». Blessé, René jette ses lunettes et n’en portera plus jusqu’à l’âge de 19 ans. Il rate sa scolarité et traîne, toute sa jeunesse, avec une bande de chenapans dans les rues de Marseille. 
Déserteur à 19 ans, il vit cinq ans de petits boulots à l’étranger sous une identité d’emprunt puis revient en France.
Il a connu une existence mouvementée avant de se consacrer à l’écriture. Il a exercé divers métiers, dont celui d’infirmier psychiatrique, et a longtemps animé des ateliers d’écriture à la prison des Baumettes de Marseille.
Lors de son séjour en prison militaire, il découvre tour à tour les grands écrivains qui l’accompagneront toute sa vie : Giono, Céline, Camus et Flaubert. C’est là aussi qu’il écrit son premier poème : il ne lâchera plus ni son cahier ni son stylo.

Quarante ans d’écriture et d’évasions.

L’essentiel de son œuvre est disponible dans la collection Folio-Gallimard.
La ville est au centre de tous les romans qu’il écrit mais chaque page traverse des forêts, des hameaux perdus, des plateaux sauvages. Toute l’œuvre chemine entre la noirceur des hommes, la lumière de la mer et la beauté des femmes. Son âme est Manosquine autant que Marseillaise. 
Il écrit également des livres pour enfants. La plupart de ses romans ont reçu un Prix littéraire et sont traduits en 6 langues.’’ (sources livres-fregni.org)

Nous l’avons rencontré.

« René Frégni est plus qu’un grand écrivain. Ses nombreux prix littéraires ne l’éloignent pas des autres. C’est un père et un éducateur. Ses interventions dans les prisons et les écoles, son humanisme, son humour, sa gentillesse, sa volonté constante de partager ses savoirs, en font un gentleman des lettres »  (Jean Darot – Parole Editions)

Projecteur TV – Danielle Dufour-Verna – Bonjour René Frégni. Une question tout à trac. Sur quel support écrivez-vous ?

J’écris sur des cahiers d’écolier, avec une marge rouge, des petites lignes bleues et violettes,

René Frégni – Depuis 40 ans j’écris sur un cahier. J’ai mon cahier, mon stylo, mes mots, ma manière de travailler. C’est aussi simple qu’un jardinier qui ferait ses tomates ou ses radis. J’écris sur des cahiers d’écolier, avec une marge rouge, des petites lignes bleues et violettes, des cahiers de 200 pages, très très blancs. J’écris depuis 40 ans sur les mêmes cahiers. J’y ai écrit mes vingt romans. J’achète toujours deux cahiers de 200 pages et en général, ça me suffit pour faire un roman. Je dis toujours « Je suis l’artisan le moins coûteux. J’achète deux cahiers qui me coûtent deux euros le cahier, plus quelques stylos. Avec dix euros je fais un roman. »

Projecteur TV – DDV – Retrouver les cahiers d’écrivains célèbres et relire les textes, c’est fabuleux.

René Frégni – Quand on pense aux chefs-d’œuvre qui ont été écrit à la plume sergent-major, des livres de Giono, de Camus etc. Tout a été écrit à la plume. Bien sûr, après il y a eu les stylos encre. Giono a écrit presque toute son œuvre avec des plumes sergent major. L’encrier et le buvard. J’ai deux stylos encre ; je les remplis. J’ai de l’encre noire et de l’encre bleue. Selon ce que j’écris je préfère le bleu ou le noir. Je remplis mon stylo tous les deux, trois jours et j’écris comme ça.

Projecteur TV – DDV – Votre attachement à cette manière d’écrire dénote quelqu’un de romantique. Je me trompe ?

René Frégni – Non. J’ai toujours été quelqu’un de sensible, de romantique. J’aime observer les gens. Je suis souvent encore bouleversé. Je lisais un roman aujourd’hui que j’ai lu il y a trente ans et j’étais bouleversé encore, c’est un fait divers, un roman qui s’appelle ‘De sang-froid’ un livre de Truman Capote. C’est l’histoire d’un assassinat horrible aux Etats-Unis. Les deux jeunes qui ont perpétré cet assassinat ont tellement un destin épouvantable avec une enfance terrible, qu’on est malgré tout à leur côté. Ils ont été pendus au Kansas. Ils sont tellement bouleversants dans cet itinéraire, ils sont perdus. Deux jeunes assassins perdus qui assassinent pour de l’argent. J’étais encore bouleversé aujourd’hui, à mon âge. Je suis certainement un peu trop sensible mais je crois que la principale qualité d’un écrivain, c’est la sensibilité.

Projecteur TV – DDV – Toute la culture en ce moment, qu’il s’agisse de libraires, écrivains où autres, souffrent des mesures mises en place pour la COVID. Pensez-vous que la culture soit bâillonnée ?

« Si l’intelligence de la culture disparait, on va vers la barbarie. »

René Frégni – Bien sûr qu’elle est bâillonnée. Alors, à quel point c’était nécessaire ? C’était nécessaire de fermer certains commerces, certes. Hier je suis allé faire mes courses au Leclerc. Face à Leclerc, il y a une galerie commerciale. Les vêtements, les chaussures et les parfums étaient ouverts. On est dans une galerie commerciale, donc là-bas, tout est ouvert. Et dans la Rue Grande à Manosque, comme ce sont de petites boutiques, elles sont fermées. Je ne comprends pas pourquoi on peut vendre des vêtements face à Leclerc, du parfum, et les librairies sont fermées. Alors que pour moi le commerce essentiel comme lien social, c’est le livre, c’est la culture, c’est la librairie. Il faut que les libraires ouvrent très vite. Dans une ville il y a des boutiques essentielles, bien sûr pour l’alimentation. Mais l’alimentation intellectuelle et émotive, c’est la librairie. C’est une honte que les librairies soient fermées. C’est un lien social indispensable. Je pense que l’intelligence, c’est ce qui crée une société. La culture et l’intelligence. Si l’intelligence de la culture disparait, on va vers la barbarie.

Projecteur TV – DDV – En souffrez-vous personnellement ?

René Frégni – J’en souffre parce que j’y pense, mais pas personnellement. J’ai des quantités de livres à la maison et actuellement j’ai plus envie de relire que de lire. Donc depuis le confinement depuis le mois de mars, j’ai relu ‘Crime et Châtiment’ de Dostoïevski. J’ai lu trois Zola, mes trois préférés

Projecteur TV – DDV – Lesquels ?

René Frégni – La terre, La Bête Humaine, et l’Assommoir.

Projecteur TV – DDV –  J’adore ‘Une page d’amour’, ‘La faute de l’Abbé Mouret’…

René Frégni -Mais vous êtes une femme. Ma femme préfère aussi ‘Pot-Bouille’, ‘Une page d’amour’… Moi j’aime bien les trois que je vous ai cités parce qu’il y a une âpreté que je trouve moins quand on lit ‘Le Ventre de Paris’.

Projecteur TV – DDV – Ou La conquête de Plassans. On peut retrouver les deux dans ‘Les raisins de la Colère’ de Steinbeck il me semble

René Frégni -Dans ‘Les raisins de la colère’ il y a effectivement les deux. Il y a la rage, la colère. Bien sûr, j’adore Steinbeck aussi. J’ai relu récemment ‘Des Souris et des Hommes’. C’est mon préféré, mais ‘Les Raisins de la colère’ sont très forts aussi.

Tu tomberas avec la nuit - Rene FregniProjecteur TV – DDV – La vente de vos livres souffre de la situation actuelle ?

René Frégni -Les ventes ont chuté. Bien sûr, mes romans, depuis un an, se vendent beaucoup moins. C’est le lot de tous les écrivains. Il est évident que la vie d’un écrivain est liée à ce qu’il peut gagner avec ses livres. C’est mon seul revenu et depuis un an je gagne beaucoup moins car je n’interviens plus dans les lycées et collèges. En général, j’interviens dans une quinzaine de lycées et collèges. On est payé très correctement. Ça nous fait un complément. Ça fonctionne mieux quand les librairies sont ouvertes. Il y a une chute de la vente des livres et je n’ai plus d’interventions extérieures donc mon revenu s’est divisé par deux ou par trois. Mais comme je dépense peu d’argent d’ordinaire, en général, je me fous un peu des vêtements, je me fous des grosses bagnoles. Je prends rarement l’avion sauf quand je suis invité dans un pays étranger. J’évite de prendre l’avion car ça pollue énormément. J’ai une vie très rustique, très simple, une vie d’écrivain. Je peux passer des journées, qu’est-ce qu’il me faut : un plat de pâtes, une soupe, je vis toute la journée. J’écris, je vais marcher dans la colline, ça coûte peu. Même si mes revenus baissent des deux tiers, je n’en souffre pas énormément parce que je suis quelqu’un de peu onéreux. C’est-à-dire que je ne dépense presque rien. Avec 1 000 euros par mois, je vis très bien. Même si mes revenus chutent, je ne le sens pas.

Projecteur TV – DDV – Vous parlez d’un plat de pâtes. Frégni, un nom Italien ?

René Frégni – Mes parents, enfin les arrières, arrières, arrières, sont arrivés il y a 500 ans en Corse, ils venaient du Piémont. Frégni, c’est Piémontais, donc Italien. Depuis, nous sommes devenus Corses bien sûr. Je dis toujours que je suis Corse aux trois quarts mais de grands-parents paternels d’origine italienne et corse. Je n’ai qu’une grand-mère qui est bas alpine, d’ici, Manosque.

Projecteur TV – DDV – Manosque, cette jolie petite ville que vous habitez ?

René Frégni – J’habite Manosque depuis près de 40 ans.

Projecteur TV – DDV -Vous intervenez également dans les prisons ?

René Frégni – Depuis 25 ans, je vais toutes les semaines dans les prisons. J’ai commencé à la vieille prison d’Avignon qui a été fermée il y a une dizaine d’années, la prison Sainte-Anne au bord du Rhône. Je suis resté 4 ans, chaque semaine. Ensuite Les Baumettes m’ont appelé. Je suis intervenu pendant 20 ans aux Baumettes et parallèlement j’allais à la prison de Luynes avec les majeurs et avec les mineurs. Puis je suis allé pendant 5 ans à la prison de Salon de Provence et un peu dans la nouvelle prison d’Avignon.

Projecteur TV – DDV – J’ai lu que la passion de l’écriture vous est venue lorsque vous avez fait de la prison militaire

René Frégni – Moi j’étais un garnement. Je n’allais pas trop à l’école à Marseille parce que j’y voyais mal. Les enfants s’étaient moqué de moi, donc je me suis mis à trainer dans les rues. J’ai échoué au BEPC. J’étais toujours dans les cinémas, dans les boites de nuit, aux Catalans, partout, sauf à l’école. J’ai donc été renvoyé de tous les lycées, de tous les collèges. À 19 ans, je me suis retrouvé, parce que j’étais devenu un petit voyou, un marginal, dans une prison militaire pendant 6 mois. C’est là que j’ai découvert la littérature.

Je piquais des trucs pour pouvoir manger dans des boulangeries. Ensuite on rentrait à l’œil au cinéma

Projecteur TV – DDV – Ce n’est pourtant pas un endroit propice à la découverte de la littérature…

René Frégni – C’est ce que je fais, moi, depuis 25 ans, à ceux qui, en général, sont des illettrés et c’est souvent pour ça qu’ils sont devenus délinquant petits et grands délinquants car au début ils étaient comme moi, des enfants qui taillent l’école, qui trainent dans les rues, qui commencent par se faire renvoyer, qui font de petits larcins pour pouvoir manger à midi. C’est ce que j’ai fait durant toute mon enfance à Marseille. Je piquais des trucs pour pouvoir manger dans des boulangeries. Ensuite on rentrait à l’œil au cinéma. Puis on se dit, tiens je vais piquer une mobylette que je vais revendre puis ensuite on pique un peu plus. Donc, jusqu’à 18 ans, moi j’ai eu une vie comme ça de tout petit délinquant. Et puis je suis arrivé en retard au service militaire et c’est en prison que, comme il n’y avait rien à faire à l’époque, on n’avait pas le droit à la radio, la télévision n’existait pas dans les prisons, on n’avait même pas droit à des magazines. Il n’y avait que les vieux livres qui étaient dans cette prison. Je me suis mis à lire ces vieux livres et je me suis rendu compte que chaque livre était un voyage donc j’ai commencé à voyager. Et pendant 6 mois j’ai lu 8 heures par jour.

Projecteur TV – DDV – Vos parents aimaient lire ?

Les Maîtres du Mystère …

René Frégni – La télévision n’est entrée chez mes parents que lorsque j’ai eu 20 ans. Jusque-là mes parents n’avaient pas de télévision. Ils avaient un poste radio. Je me souviens que nous écoutions ‘Les maitres du mystère’, les chansons et ma mère, l’après-midi, écoutait un feuilleton qui s’appelait ‘Sur le banc’ je crois. Ma mère était femme au foyer et ma mère lisait. Mon père était peintre en bâtiment. Tous les jours, sur sa mobylette, il allait sur ses chantiers et lui lisait un peu le soir des livres comme ‘Les trois mousquetaires’ ou ‘Le Comte de Monte-Cristo’. Ma mère lisait ‘Les Misérables’, ‘Sans Famille’… donc j’ai quand même vu mes parents un livre à la main. Ils ne lisaient pas beaucoup mais un peu tous les jours.

Carnet de prison Rene FregniProjecteur TV – DDV – Est-ce que le fait que vous ayez fait de la prison rapproche de vous les personnes, hommes ou femmes, que vous rencontrez dans cet univers carcéral ?

Grâce aux livres, je suis devenu écrivain, j’ai pu draguer les jolies femmes, j’aurais pu trouver d’autres métiers.

René Frégni – Quand ils me demandent de leur raconter ma vie, je leur raconte ma jeunesse, toutes les conneries que j’ai faites dans les rues de Marseille, tous ces larcins et tout. Ils voient que j’ai connu les mêmes débuts qu’eux dans la vie. C’est-à-dire que j’aurais pu devenir un gros délinquant comme eux, finir aux Baumettes pendant 20 ans. Mais, à un certain moment, cette prison militaire m’a fait comprendre que la prison c’était dur, d’une part, et que si on est en prison, on se transforme et en sortant de prison, on n’est plus le même. Je leur raconte d’abord mon enfance, les 400 coups que j’ai faits dans cette vie. Donc, ils rigolent parce qu’ils ont fait les mêmes coups que moi. Rentrer à l’œil au cinéma, puis piquer des voitures, des motos, on faisait n’importe quoi. Et ils voient que, quand je parle de ça, je sais de quoi je parle parce qu’ils ont commencé comme moi. On aurait pu se connaitre dans les rues de Marseille. Après j’ai bifurqué grâce aux livres. Et je leur dis : « Grâce aux livres, je suis devenu écrivain, j’ai pu draguer les jolies femmes, j’aurais pu trouver d’autres métiers. » La culture mène à avoir une vie tout-à-fait supérieure, éviter la prison d’une part, éviter les travaux manuels très fatigants et devenir écrivain ou professeur ou instituteur, ou avocat. Donc quand ils comprennent que la littérature est un moyen de transformer sa vie, ils m’écoutent. J’ai même pas à leur faire la leçon. Je ne leur ai jamais fait la leçon de morale. On discute, on parle de tout. On parle d’érotisme, de voyages, de femmes. On parle de football, comme dans un bistrot. Et ensuite on se met à écrire. C’est parce qu’ils ont confiance en moi qu’ils écrivent. Ils se disent, si ce type-là, qui est comme nous, est arrivé à être chez Gallimard, à vendre des livres, à vivre de sa plume, pourquoi ça nous arriverait pas. Donc je leur donne confiance.

Projecteur TV – DDV – Certains s’en sont ‘sortis’ grâce à cela ?

René Frégni – Oui, je connais des détenus qui ont fait 15 ans, 20 ans de prison, qui sont devenus écrivains. Je leur ai permis de trouver un éditeur. Il y en a 4 ou 5, sur les centaines que j’ai fait écrire, qui étaient là pour des années, avec lesquels on est arrivé à faire des romans, qui ont été publiés. Et, en sortant de prison, se sont raccrochés à ça. C’étaient pourtant des délinquants. L’un avait créé la French Connection, d’autres qui avaient tué plusieurs personnes, un qui était un très grand braqueur, c’étaient de gros voyous. Ils avaient tous fait 20 ou 30 ans de prison mais il fallait trouver un éditeur et ça a changé leur vie.

Projecteur TV – DDV – Cette activité vous manque en ce moment ?

René Frégni – Je devais reprendre la prison il y a 15 jours à Nîmes. En général maintenant le Ministère de la Culture me paie pour rester pendant une semaine dans une ville où il y a une prison. Donc je m’installe dans un hôtel, payé par le Ministère de la Culture, et je vais pendant une semaine, matin et après-midi, dans la prison de la ville. Je crée et j’anime un atelier d’écriture. J’ai créé un atelier d’écriture à Nice, à Chambéry, dans la prison de Limoges, et je devais faire ça à Nîmes. Avec le confinement, ils m’ont téléphoné en me disant que ce n’était pas possible, qu’on fera ça au printemps ou l’été prochain.

Projecteur TV – DDV – Est-ce qu’avec ce confinement, vous écrivez plus ?

René Frégni – Moi je continue ma vie. Le confinement ne me touche pas parce que j’habite au bord d’une colline, je vais me promener tous les jours au bord d’une rivière, le Verdon, je marche, j’ai biné toutes mes fraises hier parce qu’il a plu donc la terre était molle, j’ai défriché mes trois longues rangées de fraises, j’ai ramassé mes olives pour faire mon huile, je lis énormément, j’écris. Ma vie ne change pas à part que, lorsque tout va bien, je sors une fois par semaine pour aller dans un lycée, en prison, dans une fête du livre. Au moins une fois par semaine, je pars deux jours quelque part. Je marche un peu plus. Je jardine un peu plus. Je lis un peu plus.

Projecteur TV – DDV – Vous avez un projet en cours ?

René Frégni – J’ai toujours un projet en cours.

Projecteur TV – DDV – On peut en parler ?

René Frégni – Non, parce que c’est un projet très particulier. Je préfère le garder pour moi.

Projecteur TV – DDV – Qui sortira à quel moment ?

« Il y a un goulot d’étranglement chez chaque éditeur »

René Frégni -Mon éditeur, Gallimard, m’a dit ‘Ne te presse pas, parce qu’actuellement les livres qui sortent, sortent dans une période catastrophique. » Quand tu es très médiatique, que tu es journaliste à Paris, malgré tout, tu passes à la télévision régulièrement, et ça marche. Mais moi qui suis provincial, qui ne suis pas journaliste à Paris, ma surface médiatique est un peu plus réduite. J’ai quand même chaque fois 20 000 lecteurs, ce qui n’est pas mal, qui me permet de vivre. Mais les grands journalistes que je connais à Paris, qui sont directeur du Point ou qui sont au Nouvel Obs ou ailleurs, eux arrivent à 80 000 parce que tous leurs copains font des papiers et ils sont invités sur toutes les chaines, par toutes les radios. C’est un petit cercle très parisien. C’est ce que j’appelle le parisianisme. Je ne fais pas partie de ce cercle. Moi je suis un écrivain, c’est-à-dire que ma vie c’est de lire, c’est de rêver, c’est d’écrire. Et je m’en tiens là. Je n’ai pas de surface médiatique. Donc c’est dur de dépasser 20 000 lecteurs. Ce qui me convient d’ailleurs, moi, ça me suffit. Je travaille comme ça. Je travaille mes textes. Donc aujourd’hui, j’ai toujours un projet d’écriture, mais comme les livres se vendent beaucoup moins, ce n’est pas la période pour sortir un livre. Non seulement il y a des manuscrits qui devaient sortir qui ne sortent pas. Il y a un goulot d’étranglement chez chaque éditeur, chaque éditeur est très embouteillé. Les libraires sont fermés. On ne sait pas quand ils ouvriront. Voilà. Moi, je ne me presse pas. J’ai écrit 17 romans qui ont tous très bien marché donc je ne suis pas pressé.

La Fiancee des Corbeaux Rene FregniProjecteur TV – DDV -Pour une première lecture que conseilleriez-vous de lire parmi vos ouvrages

René Frégni – J’ai écrit quelques polars, j’ai écrit des livres plus intimes, plus émouvants. Ça dépend quelle littérature vous aimez. Dîtes-moi vos auteurs. Vous m’avez parlé de Steinbeck

Projecteur TV – DDV – Personnellement ? Beaucoup d’auteurs ! Giono, Zola, Maupassant, Pagnol, Sartre, Balzac, Camus, des tas d’autres, et d’autres encore, plus contemporains…

René Frégni – Je vous donne trois ou quatre titres, vous choisirez : « La fiancée des corbeaux », qui doit coûter 5 euros, un roman de souvenirs où je parle de ma mère qui s’appelle : « Elle danse dans le noir », à 3 euros, « Où se perdent les hommes » qui se passe entièrement en prison pour parler de l’univers carcéral. Ça se passe entre les Beaumettes et la prison de Luynes et puis, j’ai eu des démêlés avec la justice il y a quelques années et j’ai tout raconté dans un livre qui s’appelle « Tu tomberas avec la nuit ». Ils sont tous en folio, on les trouve partout par internet. Il y a là la palette complète : le roman, l’autobiographie.

Projecteur TV – DDV -Vous écrivez en écoutant de la musique ?

« Dans une phrase, il y a un équilibre musical et je ne trouve cet équilibre musical que dans le silence. »

René Frégni – Jamais. La musique, c’est la musique de mes mots, la musique de mon stylo. C’est la musique de l’émotion que je suis en train de raconter sur mon papier. Et cette musique intérieure, si je mets une musique à côté, même si c’est Mozart, Bach ou Vivaldi, ça va brouiller ma musique intérieure. Il faut qu’il y ait un silence parfait, uniquement le bruit des mots, parce que, dans une phrase, il y a un équilibre musical et je ne trouve cet équilibre musical que dans le silence. Donc n’importe quelle musique, et surtout si elle est belle, va venir brouiller ma musique intérieure.

Projecteur TV – DDV – Pouvez-vous me donner votre définition du bonheur ?

« La vie est un chaos d’émotions »

René Frégni – Ma définition du bonheur, c’est que je ne pense jamais au mot ‘bonheur’. Je pense à la beauté de chaque jour, à la lumière de chaque jour. Tout ça peut tisser, à travers une vie, ce qu’on appelle le bonheur. Mais pour moi le bonheur, c’est une suite de petites joies, de lumières, de contentements. Ma fille est venue passer quelques jours ici. Donc je suis un homme heureux. On est allé marcher au bord de la rivière. Mais je n’emploie jamais ce mot, le bonheur. La vie est un chaos d’émotions. Parfois on est très triste. On perd des amis… Je n’emploie jamais le mot bonheur mais j’ai des joies quotidiennes : boire le café le matin en regardant se lever le soleil, aller marcher pendant une heure, revenir vite parce qu’on a une idée en tête et on se précipite sur son cahier. C’est une succession de joies et je pense que cette succession de joies, certains appelleront cela le bonheur, mais je n’ai jamais employé le mot bonheur. Je me contente de vivre chaque jour, de chercher la lumière. Je me tourne toujours vers la lumière. J’essaie d’écarter toutes les informations qui sont nocives, qui nous intoxiquent. Je n’emploie jamais le mot bonheur.

Projecteur TV – DDV -Dites-moi, René, si je me trompe. Pourrais-t-on faire avec vous un parallèle avec ‘Que ma joie demeure’ de Giono ?

René Frégni -‘Que ma joie demeure ‘ n’est pas le meilleur roman de Giono. C’est le roman qu’il a le plus renié. Il a dit ‘Je me suis trompé. J’ai pensé qu’on pouvait faire le bonheur des gens à leur insu, je me suis trompé.’’ Boby s’est trompé. Quand il arrive sur ce plateau de Crémone et qu’il veut que les paysans partagent tout, ça se termine très mal. C’est contraire à la nature humaine qui est plutôt égoïste. On peut la transformer un peu, mais on ne peut pas faire le bonheur des gens à leur insu. On ne peut pas les obliger à être généreux. Sinon on va droit à la tragédie. Donc c’est un roman que j’ai lu quand j’avais 25 ans et je me suis aperçu en le relisant récemment que Giono avait raison. On ne fait pas le bonheur des gens à leur insu. Ce n’est pas pour moi le meilleur roman. Je préfère ‘Un roi sans divertissement’, ‘Le hussard sur le toit’…

Projecteur TV – DDV – J’entendais, en faisant un parallèle avec vous, dans le sens où vous semblez proche de la nature et vous nourrir d’elle, de profiter de chaque moment : se lever le matin avec la brume, boire un verre de vin, s’asseoir sur l’herbe…

René Frégni – On le retrouve dans presque tous les romans de Giono, mais c’est la sensualité de la personne de Giono. On le retrouve surtout quand on lit la vie de Giono, comment il vivait. Je parle souvent avec sa fille Sylvie qui est encore vivante. Elle a 87 ans je crois. On discute et elle me dit : « Mon père était très pessimiste sur le plan intellectuel, mais il était optimiste sur le plan sensuel : une soupe de légumes, un plat de champignons… »

Projecteur TV – DDV – Absolument.

« Je suis sensuel, j’adore la vie, être amoureux, faire l’amour, s’amuser avec les copains, faire les 400 coups ou faire un bon repas »

René Frégni – Donc on peut faire le parallèle de la vie. Le bonheur est une idée peut-être trop grande pour nous, mais les petits plaisirs de chaque jour, des désirs sensuels qui sont une succession de plaisirs. Bien sûr moi je suis sensuel, j’adore la vie, être amoureux, faire l’amour, s’amuser avec les copains, faire les 400 coups ou faire un bon repas. Quand vous m’avez appelé, j’étais en train de préparer pour ma fille un minestrone. J’ai arrêté le gaz et je vais reprendre ensuite mon minestrone.

Projecteur TV – DDV – Qu’espérez- vous pour demain ?

René Frégni – Vivre le plus longtemps possible comme je vis aujourd’hui. Vous me parliez du bonheur. S’il n’y a pas la santé, il ne peut pas y avoir la moindre joie. Donc, la santé pour moi et pour mes proches le plus longtemps possible. Vous savez mon âge, donc quand on arrive à 70 ans, on se dit je vais vivre encore 10, 15, 20 ans. Il n’y a que la santé qui pourra multiplier ces petits plaisirs que je prends chaque jour. D’abord que j’aie une santé demain aussi bonne que ce qu’elle est aujourd’hui et je fais tout pour qu’elle le soit. Je suis content de me réveiller chaque matin. Je m’aperçois de mon bonheur, de ma joie d’être vivant et cette joie participe à ma santé. Donc que ça dure longtemps, que mes deux filles soient heureuses. Qu’elles soient lumineuses comme elles sont aujourd’hui.

Voilà. Je suis très pessimiste pour la planète. Cette planète on l’a souillée, on l’a dégradée, on la détruit chaque jour et on n’arrive pas à corriger le tir. On a fait un désastre de cette planète. Maintenant on fait circuler les virus dans tous ces avions, ces bateaux, ces tankers. On continue cette mondialisation qui a détruit la planète. Je suis pessimiste intellectuellement mais quand je bois mon café, quand je prends ma plume, quand je marche avec ma fille, quand je fais un bon repas avec les amis, je suis, on pourrait dire, heureux.

Date : 24 novembre 2020

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