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Gilles Clément, auteur et paysagiste : « Si il n’y a pas de catastrophes, il ne se passe rien ! »

Gilles Clément - Repenser la nature

Comment repenser notre rapport à la nature ?
Gilles Clément, jardinier engagé, conférencier, enseignant et paysagiste était à Mazan le 12 novembre dernier .

Nous venons de l’interviewer au moment où l’Australie et sa diversité sont détruites, sous nos yeux, par les flammes. Un combat entre le développement industriel, urbain et la protection de la nature et de ses espèces, qu’il mène à sa propre échelle, en tant qu’enseignant et conférencier.
Car c’est avant tout une prise de conscience qui passe par l’éducation.

Quelle définition donneriez- vous au terme de jardiner engagé ?
L’idée du jardinier engagé et de faire paraître un lien de façon quasi naturelle, et par constat, entre la pratique et la vision politique .
Je n’ai jamais eu de prise de position idéologique, mais c’est plutôt le fait de travailler sur le terrain, de chercher à préserver la vie à travers toutes ces expressions, que j’ai dû me trouver dans des prises de positions qui avaient une valeur politique.
Je m’en suis rendu compte lorsque j’ai publié mon premier livre en 1991, Le Jardin en Mouvement, qui a été reçu comme quelque chose de subversif. Et puis après un temps de silence, cela a été repris pas des écoles, des gens qui avaient compris que l’on ne pouvait pas travailler le sol dans l’espace, dans lequel nous avons des responsabilités en tant que paysagiste, en appliquant les méthodes qui étaient celles d’un siècle passé, d’une époque où l’on a une certaine illusion de la maîtrise, de la technologie. Ce n’est pas du tout comme ça qu’il faut évoluer .
C’est en cela que peut-être, l’engagement existe.

Une responsabilité en fonction du mouvement de la nature ?
Oui, c’est ça. C’est mieux comprendre là où on habite, pour mieux pouvoir vivre avec cet ensemble, sans le détruire, parce que nous en dépendons.
Si nous n’en dépendions pas, cela n’aurait pas d’importance. On supprimerait seulement le plaisir de voir des animaux ou des fleurs, mais il se trouve que nous ne pouvons pas vivre sans ça.

« Une négligence complète par rapport au mode de gestion qui existait autrefois »

Bien sûr que la disparition émotionnelle y joue beaucoup. Elle est très forte . Quand on sait qu’il y a 500 millions d’animaux qui viennent de mourir par les incendies en Australie, c’est terrible.
Il y a un espèce de négligence complète par rapport au mode de gestion qui existait autrefois en Australie mais également dans les zones climatiques en France, où des incendies avaient lieu. On faisait ce que l’on appelait autrefois, des petits feux d’hiver.
J’ai voyagé en Australie il y a une vingtaine d’année, et j’ai pris une photo où il y avait un petit feu de la strate basse buissonnante qui était contrôlée, maitrisée, pour éviter justement la sur abondance de la masse buissonnante, qui elle propage le feu énormément .

« C’est l’industrie ou rien ! – L’eau est un outil de spéculation financière « 

Pensez-vous alors qu’il y ait un désengagement par rapport à cette prise de conscience ?
Complètement ! Il n’y a plus que l’exploitation industrielle, surtout là-bas ! C’est horrible ! L’eau est un outil de spéculation financière, exclusivement, parce qu’elle est devenue rare. Elle est plus chère que l’or. Tout ce qui est artisanal, ou faire un petit feu d’hiver, il n’en n’est pas question.
C’est l’industrie ou rien ! Le modèle destructeur parfait, qui est celui des États-Unis, c’est de là que ça a commencé. C’est la stupidité intégrale, vraiment, qui non seulement détruit tout le vivant, au bénéfice d’une seule espèce, et aussi crée un taux de chômage absolument fou. Une surpopulation urbaine et une désertification rurale. Cela date des années 50 en France, et c’est dans le monde entier .

« Du moment qu’ils ont compris, ils peuvent agir en fonction »

Comment pouvons nous nous en sortir ?
Il n’y a pas d’autres solutions que de passer par une pédagogie. C’est de faire comprendre.
Après les gens choisissent . Ils disent : « Je veux me suicider ou pas  »
Du moment qu’ils ont compris, ils peuvent agir en fonction .
Ce qui est complètement monstrueux, c’est que la FDSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles) agit sur les lycées agricoles pour faire des conférences, où une personne dit des propos vraiment horribles sur la culture biologique, sur toutes les pratiques écologiques. C’est ce que souhaite développer toute l’agro-industrie : ce que l’on appelle l’agriculture conventionnelle, ce qui ne veut rien dire . Ils avaient interdit, auprès des étudiants, la présence de la confédération paysanne. Ce n’est plus de l’enseignement, c’est de l’intoxication. On en est là aujourd’hui.

Qu’est ce qui vous a amené à faire des conférences en tant que paysagiste ?
Cela va avec mon métier. Je fais des conférences, j’écris des livres, je réalise des projets et de l’enseignement, qui sont liés les uns aux autres. Je travaille dans la même direction. Je suis passé sous le statut d’artiste depuis 2003, afin d’être indépendant et de pouvoir faire cette polyactivité .

Qu’attendez-vous lorsque vous faîtes des conférences ? Attendez-vous un retour de la part du public ?
C’est le public qui attend, pas moi … Si, j’attends avec énormément de patience… Comme retour, la réalité, l’action de terrain où la décision politique fera suite à un exposé quelconque. Mais c’est généralement des années et des années après . Je ne suis plus tout jeune, mais parfois j’ai des retours de personnes qui m’ont entendues il y a 20 ou 30 ans et qui ont changé leur regard.
Et là, vous vous rendez compte que vous êtes utile, même s’il y a un énorme retard à l’allumage. Mais c’est pas grave, on sait bien que c’est comme ça. On ne peut pas changer un modèle culturel du jour au lendemain.
Déclarer qu’une herbe qui pousse toute seule est une mauvaise herbe, c’est un changement culturel. On peur l’expliquer, mais le faire accepter, c’est difficile. Les gens sont sclérosés dans ce modèle là.

« Faire avec et pas contre de la nature et de ses énergies « 

Qu’est-ce qu’un jardin en mouvement ?
C’est un jardin que j’ai mis en place, qui consiste à prendre en considération les plantes et les animaux qui sont sur le terrain, pour préserver cette diversité. La préférence du vivant, et non pas la forme, est mise en avant . Une plante qui se déplace, ce qui est le cas des cycles courts, le jardinier, si il veut garder cette espèce, doit prendre en compte ce déplacement et changer les formes de ses interventions (tonte, désherbage). Cela change d’une année à l’autre, d’où le terme du jardin en mouvement . La philosophie générale est de faire avec et pas contre de la nature et de ses énergies .

Avez-vous remarqué un changement d’état d’esprit depuis que vous faîtes des conférences, voilà près de 30 ans ?
Oui bien sûr . Surtout avec les jeunes. Il y a eu un moment un peu terne, entre 1995 et 2010.
Mais depuis quelques années, il y a vraiment une prise de conscience des jeunes.
Cette prise de conscience est salutaire . des gens qui jusque là ne croyaient pas à tout ce qui se passe.

« Il faudrait qu’il y ait une bombe qui tombe sur l’Élysée ! Là, il se passerait quelque chose »

Faut-il en arriver à une prise de conscience émotionnelle, comme la destruction de la forêt en Australie et la perte de tous ces animaux ?
Mais oui, bien sûr . C’est très démonstratif . Ça fait très peur, cela attriste beaucoup, donc cela a un effet.
C’est triste de penser qu’il faut en arriver là pour devoir changer . Si il n’y a pas de catastrophes, il ne se passe rien !

Vous voyez, en France actuellement, la grève ne fait pas peur au gouvernement. Ils s’en foutent complètement. Ils méprisent tout ça.
Il faudrait qu’il y ait une bombe qui tombe sur l’Élysée ! Là, il se passerait quelque chose .

Je peux écrire cela dans l’interview ?
Mais bien-sûr ! Vous pouvez !
Tant qu’il n’y a pas un choc véritable, il ne se passe rien ! Rien du tout ! C’est triste ! C’est triste parce que la question du dialogue, de la compréhension, de l’échange, de la pédagogie, elle est mise de côté. On ne s’en occupe pas. Il y a ceux qui pensent qu’ils ont raison.  Et ceux qui nous gouvernent là, qui sont dans l’ultra libéralisme absolu. Ils sont élevés dans l’idée du rendement financier (ce sont des banquiers, leurs copains sont des banquiers !) Ils pensent qu’ils ont tous raison !

Plus d’infos :
www.gillesclement.com

Propos recueillis de Gilles Clément le 8 janvier 2020

Date : 9 janvier 2020

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