Rencontre avec Christine d’Ingrando, présidente des Chorégies d’Orange

11 août 2016

Après la clôture du festival d’Art Lyrique d’Orange édition 2016, et avant le lancement de la programmation 2017, rencontre avec Christine d’Ingrando, présidente des Chorégies d’Orange.

Cette première année en tant que présidente, même semi-année puisque vous avez pris la présidence en mai dernier, vous avez commencé la saison, comment vous sentez-vous ?
Pour le moment bien, mais toujours un peu tendue car ça a été un petit précipité entre la nomination et puis le début de la saison. Les retours sont plutôt satisfaisants, ça se passe idéalement pour nous. Beaucoup de satisfaction pour un semi parcours de saison.

Vous avez pris le chemin presque en route finalement, comment vous êtes-vous intégrée en tant que personne et en tant que présidente ?
J’étais administratrice depuis 2009. J’avais quand même la lecture des Chorégies avant ce poste de présidente, mais effectivement, la situation des Chorégies et les enjeux de la Culture, ont fait qu’il a fallu se poser la question dès la nomination, le directeur et moi. Comment on allait transformer un petit peu ce festival et quelle “patte” on pouvait lui donnait, parce qu’il y a quand même la “patte artistique” du directeur qui est essentielle ; comment on allait pouvoir travailler pour qu’il prenne un peu plus d’ampleur et s’inscrire plus dans une dynamique territoriale.
Cela a été des choix, des conversation à bâtons rompus et rapides où on a vu que l’on avait exactement la même vision, et ça c’est heureux de ce que peut être un festival aujourd’hui et ce qu’il sera demain. Et après on a été vite fait sur la saison 2016, qui nous prend tout notre temps pour le moment, mais on continue à prendre nos contacts et à travailler pour les années à venir.

Ce que vous voulez dire, c’est que la connexion avec le directeur Jean-Louis Grinda s’est faite de façon naturelle ?
Elle a été naturelle, spontanée, et je pense que l’on a été tous les deux heureux de voir que l’on avait exactement les mêmes visions de ce que pouvait être la culture aujourd’hui, ce qu’il fallait faire et comment l’on pouvait ouvrir un festival de cet envergure. On s’est vite compris, on a vite été d’accord et cela a été déjà une très bonne chose.

Alors justement cette culture qui est de plus en plus sensible en terme d’aides financières, comment réagissez-vous ou comment avez vous réagi, peut-être dans la réflexion de votre présidence, en tenant compte de tous ces problèmes aggravés et aggravants ?
Déjà le spectateur d’aujourd’hui, ce n’est pas celui d’il y a cinq ans, ce n’est pas celui d’il y a 10 ans, et ça va très très vite, parce que la manière de “consommer” la culture n’est plus du tout la même aujourd’hui. On a des gens qui sont beaucoup plus spontanés sur un spectacle, donc il faut qu’on arrive à définir la transition de ce public là, et qu’on arrive a adapter la réponse dans l’offre et dans la manière d’être aussi. Le numérique est arrivé, il y a beaucoup de choses qui font que tout est rapide y compris dans la décision d’aller voir un opéra.C’est une réflexion que l’on est entrain de mener de fond, avec Jean-Louis Grinda, à savoir quel est le profil d’un public pour l’opéra, comment les gens se positionnent par rapport à un spectacle vivant, quelles sont leurs attentes. Il y a toute une réflexion qui est pratiquement sociale et sociétale par rapport à la culture.
Le festival comme Orange est obligé de l’intégrer pour avoir l’offre et répondre aux attentes de ce public nouveau.

Comment l’avez-vous déterminé ce public nouveau, parce que les Chorégies ont quand même cette réputation de public élitiste, de public traditionnel , qui aime les oeuvres traditionnelles. Comment l’avez -vous quantifié, ciblé, par quelles démarches ?
Il y a un axe sur lequel j’insiste énormément, à Orange on ne peut pas parler d’un public élitiste. On a des gens très initiés, très connaisseurs, mais on a des gens qui viennent aussi découvrir des œuvres opératiques, dans un lieu qui un peu hors du commun, le théâtre antique d’Orange. C’est un peu une découverte, et la vocation des Chorégies, et j’y tiens absolument, c’est ne pas que travailler que pour des gens initiés, c’est vraiment avoir une vocation populaire. Si on regarde historiquement, depuis toujours, les compositeurs ont écrit pour le peuple, ils ont écrit dans la langue du peuple. Ils s’en sont servis par rapport aux événements du moment, et ça a été aussi des causes politiques qu’ils ont défendu avec le peuple.
Donc cette vocation populaire comme Mozart ou Verdi ont été un outil pour le peuple. Nous on va continuer à être populaire, mais sans renier sur le niveau qualitatif du festival, ce qui fait que l’équation est un peu complexe à résoudre : répondre aux attentes d’un public nouveau, ouvrir au plus grand, et rester sur une production qui est de très haut niveau et qui reste internationale.
C’est un peu l’équation à trois inconnues, c’est un défi, et on reste quand même sur ce principe là.
Maintenant on arrive à intégrer, à moderniser un petit peu ; On a pu mettre cette année le surtitrage. C’est un plus, c’est un plus pour les non initiés, mais c’est un plus aussi pour les initiés, qui y trouvent un petit confort au fur et à mesure de la lecture et du déroulement de l’opéra quand même, et voir, comment tout en restant très discret, les progrès techniques peuvent amener encore plus de gens à l’opéra.

Une vocation populaire, avec des œuvres restées jusqu’à présent traditionnelles, quelle va être la programmation, si vous pouvez répondre en qualité de présidente, pour promouvoir, permettre la découverte, et initier un nouveau public ?

Alors sur 2017, on sera encore sur une programmation qui a été faite par Raymond Duffaut, parce que l’on travaille sur plusieurs années d’avance sur le programme du festival.
2018 sera vraiment celle de Jean-Louis Grinda. 2017, il va pouvoir quand même mettre quelques touches à lui, voire commencer à initier quelques nouveautés, et ensuite effectivement, on a constaté que les oeuvres qui étaient rejouées très régulièrement, il y avait une usure d’ouvrage, et là aussi, ça nous forçait à repenser la programmation différemment.
Jean-Louis Grinda est quelqu’un de très grand talent, qui a bien pris la notion et la mesure de cette problématique, qui a envie effectivement de programmer des choses différentes, qui n’ont pas été jouées ou très peu jouées à Orange.
Le public retrouvera, je pense des programmations à venir, des grandes oeuvres comme “Carmen” ou “Aïda” mais qui ont été tellement jouées à Orange…

Mais quel est le risque de proposer des nouveautés ? L’année dernière, on a vu l’exemple avec Carmen, l’un des opéras les plus populaires, avec une mise en scène originale, qui n’a pas forcément plus au public. Alors comment faut il se fier pour rester dans cet équilibre là, tout en proposant de la nouveauté ?

C’est une question d’équilibre. C’est un équilibre dans la nouveauté, c’est une question d’équilibre dans la gestion, tout est notion d’équilibre.
Si un choix politique est fait pour transformer les Chorégies, il va falloir que l’on garde un équilibre quand même.
Pour la programmation, c’est pareil. Quelle est la programmation, et dans quelle mesure pour un directeur comme Jean-Louis Grinda, de proposer du nouveau, ne pas se mettre en danger total, mais savoir mesurer le risque. Est-ce la mise en scène qui doit être nouvelle avec une oeuvre classique à très grand public ? Ou est-ce que c’est l’inverse, avec une oeuvre peu jouée mais une mise en scène très classique, c’est à lui qu’incombe cette forme de dosage et d’équilibre.
Mais je pense aussi que l’on peut se permettre de programmer, tout en connaissant le spectateur du Festival, je pense que l’on peut commencer à penser à d’autres programmations d’œuvres en ayant la notion de cet équilibre, où est-ce que je vais le rattraper, comment je vais le garder…
C’est un exercice un peu de funambuliste mais il faut le faire. Il faut aller de l’avant, il faut prendre ce risque là. Les Chorégies ont besoin de tourner une page nouvelle, d’avancer. Ça toujours été l’histoire des Chorégies, elles se sont toujours renouvelées depuis plus de cents ans maintenant. Le festival est toujours là, il a su s’adapter et c’est heureux.
Il y aura peut-être quelques galops d’essais, mais si on prend pas de risques, on ne pourra pas savoir, donc le risque il faut le prendre.

Comment travaillez-vous avec Jean-Louis Grinda, je veux dire physiquement ? Vous commencez déjà à travailler sur les deux, trois prochaines années ?

Jean-Louis Grinda est déjà sur les prochaines années, à partir de 2018, puisqu’il va rentrer vraiment sur sa programmation, et la suite puisque là aussi il commence à y travailler.
On est en contact permanent, tout passe par nous, ce qui nous permet d’avoir la lecture globale sur ce qu’il se passe sur le festival, et tout se fait d’un commun accord. Je lui explique où on va, lui m’explique pourquoi on doit aller là. Il y a un dialogue permanent entre lui et moi. On n’est pas tout le temps côte à côte, mais heureusement la technique est arrivée, et le téléphone aussi !
Les questions sont ouvertes, la parole est ouverte et on arrive à bien progresser comme ça.

Comment avez-vous réagi lorsque vous avez été élue présidente, Christine d’Ingrando ?
C’est un grand bonheur, c’est un grand honneur. On a du mal a réaliser, car en même temps la saison arrivait, donc on était vite dans le vif du sujet.
Il faut prendre une structure qui a été menée par Raymond Duffaut et Thierry Mariani au plus haut niveau.
Le challenge est quand même lourd où on prend conscience en se disant on prend la charge, mais il faut tenir à minima le niveau”.
Je pense que je n’ai pas vraiment eu le temps de réaliser encore, parce que la saison a été là et ça a été assez précipité. Avec la transition de ce festival, c’est vrai qu’on est très très occupé, et je pense honnêtement, autant le directeur que moi même, on est rentré, on a levé nos manches, on est rentré au cœur du sujet, mais on n’a pas pris la dimension encore de ce qu’il nous arrivait.
Ça arrive petit à petit, et on le voit quand on rempli le théâtre et les retours que l’on a. Ils sont positifs,et c’est plutôt encourageant.
Les retours que nous font autant les artistes que les professionnels ou que les spectateurs, tous les retours sont importants pour nous parce que ça nous permet de savoir si on est vraiment sur la bonne route, si ce qu’on décide était attendu et ça nous encourage à faire le pas suivant.

Vos émotions sur le premier opéra que vous avez regardé “Madama Butterfly” ?
Ça était terrible… Je crois que c’est la première fois que je ressors avec la boule à la gorge. Je crois que je n’ai pas été la seule.
Ermonela nous a fait une prestation qui restera, je pense d’anthologie pour les Chorégies. Tout était harmonieux, tout était esthétique. On a eu une production de très très haut niveau, et c’est ce qu’on espère pour maintenir pour le festival pour la suite.
Les Chorégies, c’est ça. C’est cette émotion que l’on a eu et je crois que ça, c’était à l’unanimité. Une production superbe sur les costumes, les artistes, tout était très bien.
Tout était excellent et ce niveau d’excellence, il faut le maintenir.