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 Auteur : Marie Celine SOLERIEU

Rencontre avec Abdel Rahman El Bacha, “la musique c’est une émanation poétique de la vie”

11 octobre 2019


Ouverture de la saison symphonique 2019 – 2020 de l’Orchestre Régional Avignon Provence –
Le Tréfonds de l’âme Russe – Trois répertoires, trois compositeurs : Martin Romberg, Prokofiev, Tchaïkovski.
Le pianiste libanais Abdel Rhaman El Bacha interprète le Concerto n°3 pour piano et orchestre en do majeur op. 26 de Prokofiev, l’occasion pour nous de le rencontrer la veille du concert.

Nous avions rencontré Abdel Rahman El Bacha en début d’année 2019, pour un récital de piano donné à Carpentras. Sa douceur et sa délicatesse m’avaient profondément touchée. Une douceur que j’ai pu retrouver dans cette nouvelle rencontre.

Retranscription de notre rencontre avec Abdel Rahman El Bacha peu avant ses répétitions avec l’Orchestre Régional Avignon Provence.

Cette délicatesse, c’est quelque chose qui vous suit depuis toujours ?
C’est une éducation. Une éducation familiale je dirais d’abord. Une éducation scolaire ensuite, car nous étions élevés dans une éducation sévère et exigeante. De ne pas faire les choses de travers. Et puis par dessus tout, la musique. On a tendance à dire que la musique adoucit les moeurs. Mais je dirais, ça dépend quelle musique aussi. La musique que je fréquente de manière quotidienne, c’est une musique qui affine l’âme. On est réceptifs ou pas; il y a des conceptions de musiques très différentes. On peut considérer cette musique conquérante, par moment. Conquérante du public, de l’attention, et moi je la considère comme une émanation poétique de la vie. Peut-être que ça nous rend délicat, par la force des choses.

Vous pensez que c’est d’autorité, la musique rend les gens délicats ?
Ça dépend comment la personne la reçoit. Ah non, on peut aimer la musique et être violent ! On en a eu des exemples malheureusement …Mais peut-être que quand on la comprend vraiment… Je pense que le message n’est pas forcément sur une partition ou toujours dans les écrits d’un musicologue. Le message musical est presque secret. Il est ouvert à une oreille qui a une autre écoute qu’une écoute de vitrine. Il y a l’aspect purement esthétique de la musique, purement agréable. Il y a parfois l’aspect même un peu violent. Chez Beethoven, on peut trouver des violences. Mais ce sont des violences de la révolte de ce qui ne va pas aussi. Je pense que quelqu’un qui est révolté à juste titre, c’est quelqu’un de délicat, parce qu’il a le souci du bien-être de l’autre. C’est quelqu’un qui a le souci du bon et du juste. La délicatesse n’est pas quelque chose de forcément en douceur. Cela peut aussi être virulent.
Vous parlez de ma délicatesse… je ne sais pas l’analyser comme ça. je suis très reconnaissant et très touché.

La délicatesse, c’est prendre conscience que l’autre à une existence aussi légitime que la sienne.

De la manière dont a envie d’être traité, et bien on traite les autres aussi… peut-être que j’aime bien être traité délicatement moi … (sourire)

Vous parlez d’âme, vous parlez de révolution. Le concert de demain, “Le Tréfonds de l’âme russe”, cela résume en quelque sorte musicalement ce que vous venez de définir, en terme d’émotion de langage de la musique ?
C’est vrai que l’âme russe a quelque chose de particulier. Elle fréquente les extrêmes. ce n’est pas forcément la bienséance à la française. On peut exprimer jusqu’au bout des drames, des pleurs, la joie extrême. Il y a les dimensions aussi de la musique russe; on sait qu’elle peut être prolifique, longue. ce n’est pas non plus la concision qui peut caractériser cette musique. Cela ne veut pas dire qu’elle est bavarde, non. Mais elle peut développer … La musique russe a cette caractéristique d’être très émotionnelle. Ce n’est pas la pudeur qui la caractérise. Cela ne veut pas dire qu’elle est impudique, mais elle ne recule pas devant l’expression totale de l’être. Tous les aspects de la vie peuvent y être, mais elle est particulièrement affective. Je dirais qu’il y a des musique ou il y a l’équilibre soit entre l’affect et l’intellectuel, soit être plutôt intellectuelle qu’affective. Et particulièrement dans la musique contemporaine, l’on sait que l’intellect a une part prépondérante. Pour moi, ce n’est pas forcément le meilleur équilibre. J’aime bien l’équilibre affectif-intellectuel. Mais si je dois choisir une prépondérance, je mettrais plutôt l’affectif en avant. Donc, c’est plutôt, disons, la tendance à l’art et à l’âme russe.

Vous dîtes que la musique russe, c’est celle qui exprime le plus les émotions, et pourtant cela paraît contradictoire car lorsque l’on écoute cette musique, il y a cette puissance, cette énergie. Quant à la musique de Beethoven par exemple, c’est la mélancolie qui résonne. Comme l’expliquez vous ?
La mélancolie est aussi dans la musique romantique russe (Rachmaninov, Tchaikovsky). Je dirai que la mélancolie est dans tout art qui est digne de ce nom. L’art, c’est la poésie. Et le poète appartient au pays de la poésie. Et donc il est toujours un petit peu indéraciné. L’indéracinement provoque la mélancolie. Dans toute poésie, celle de Lamartine, Victor Hugo, il ya de la mélancolie. Ce n’est pas un aspect de la musique russe, bien-sûr, mais un aspect de tout art qui est grand peut-être. Il nous interpelle, il nous touche dans notre désarroi. Parce que à un moment donné, on ressent un désarroi dans la vie. Quand je dis que la musique russe est purement émotionnelle, je dis qu’elle attache beaucoup d’importance à l’émotion. Mais l’émotion existe encore dans la musique française, dans la musique germanique. Elle peut laisser parler entièrement le coeur sans frein, alors que le frein existe dans l’art français et dans l’art germanique. Il s’auto-limite quelque part, soit par pudeur, soit par souci d’équilibre. Et l’art russe, on ne parle pas de compositeurs, ni d’écrivains, ne s’auto-limitent pas. La musique prend plaisir à tout dire, tout détaler. Elle n’a pas peur d’être taxée d’impudeur.

Alors comment définiriez vous le programme que vous allez interprété sur les trois compositeurs qui sont très complémentaires? (Martin Romberg – Sergueï Prokofiev – Piotr Illich Tchaïkovski)
Je participe sur un compositeur. Je vais interpréter le Concerto n°3 pour piano et orchestre en do majeur op. 26 de Sergueï Prokofiev. On est dans l’âme russe début du 20ème siècle. Un siècle qui veut tourner le dos au romantisme et surtout au post-romantisme, qui développe cet aspect nostalgique et mélancolique de l’art purement romantique, et qui veut trouver une voie nouvelle. Prokofiev est un magnifique représentant de cette nouvelle tendance. Il ne se débarrasse pas pour autant des caractéristiques de la culture russe, mais il élargit, il révèle d’autres aspects.
Pour les autres aspects, c’est bien sûr, vous l’avez évoqué, la puissance.

La puissance, elle est évidente dans l’histoire du peuple russe. c’est un peuple qui a développé cet aspect de l’homme par nécessité aussi vitale.

Soit parce qu’il vivait dans des conditions difficiles : le froid. Il fallait lutter, vaincre, se révolter. Il y avait l’allemand, un ennemi fort aussi, où ils se sont affrontés plusieurs fois. La puissance, et le souffle large. Les steppes provoquent ça. c’est donc à la fois géographique, historique; Ce qui constitue une âme et une culture d’un peuple.
Chez Prokofiev particulièrement, il y a cette revendication de la liberté. Elle est revendiquée de différentes manières.
Avant la Révolution Russe, jusqu’en 1917, Prokofiev a 25 ans. Il ne veut pas se laisser brimer par des conditions. Il choisit la liberté, la liberté en tant que créateur. Il va quitter la Russie, et c’est quelques années après qu’il va composer ce concerto, qui est au programme du concert. On sent cette grande lumière. la lumière de la liberté, la lumière du grand air, et puis aussi, la puissance. On disait que quand il jouait de la musique contemporaine (Stravinsky, Prokofiev, Scriabine), il jouait tellement fort que l’on avait presque envie de se protéger les oreilles. C’est un pianiste d’une très grande technique, une grand puissance, mais surtout un pianiste d’une grande originalité d’idées de compositeurs. C’est cette originalité que l’on va retrouver. Une puissance, une lumière et une modernité. Une modernité souriante, et non une modernité pédante. Une modernité qui est un chant de jeunesse, une manière de tourner la page des larmes et de la mélancolie, pour sourire et éclater de rire, pour s’amuser aussi. C’est un chant de liberté.
Il y a du divertissement dans le concerto, une démonstration des virtuosités vertigineuses, une démonstration de puissance, mais aussi de la délicatesse.

Alors comment vous positionnez vous, avec toute cette douceur et délicatesse qui émanent de vous, par rapport à cette musique qui est puissante mais aussi délicate ?
Il y a deux éléments de thématique que je trouve délicats, dans ce concerto : cette jolie mélodie comme une berceuse, qui commence à la clarinette solo, et qui est reprise au milieu du mouvement dans une écriture quasi romantique, mais tout de même qui reste moderne. C’est comme une berceuse russe, tendre et donc délicate. On a aussi au début du premier mouvement, un thème tout à fait néo-classique. On croirait une espèce de Rameau-Couperin version 20ème siècle. Presque à se demander si l’on va entendre le clavecin…mais non, bien-sûr c’est le piano. Et un piano qui “ciao au passé” parce qu’il est moderniste.
C’est quoi une interprète qui peut être à la fois puissant, moderne, délicat ? Est ce qu’il est authentique malgré tout ? Bien oui, parce qu’un interprète, c’est un peu comme un acteur. Il doit savoir mettre différents habits; il doit incarner des rôles différents. Même si intiment on est délicat ou sauvage, dans tous les cas, si l’on est délicat, il faut savoir jouer sauvage . Si on est sauvage, il faut savoir jouer délicat, sinon on est limité dans le choix du répertoire.

Comment se positionnent vos origines orientales à travers la musique russe ?
C’est un vaste sujet, mais j’aime bien l’aborder.

N’oublions pas que la terre est ronde. En fait, Orient, Occident, pour moi, ça n’existe pas …

On vient toujours de quelque part? Selon où vous êtes, vous êtes toujours à l’Orient de quelque chose et à l’Occident d’autre chose. Par rapport à l’Europe où nous sommes, le Liban est oriental, mais la Russie aussi. La connexion entre la Russie et le Liban a sa différence, car la Russie est plutôt un pays froid et le Liban, plutôt un pays chaud. Mais l’âme orientale est présente dans les deux. Si vous allez au Liban et que vous discutez avec les mélomanes, vous allez voir, qu’au Liban on aime beaucoup les compositeurs russes. Il y a cette proximité dans cette âme justement, qui est chaleureuse, affectueuse, et qui exprime sans trop de freins, son coeur. Depuis ma tendre enfance, j’aimais écouter Tchaïkovski, Rachmaninov. Ce sont des musiques que l’on aime chanter. On aime pleurer aussi dans notre Pays. Ça nous rapproche. D’où que l’on vienne, et quand on est interprète et que l’on aime une musique, qu’on a la capacité physique de l’interpréter, il faut savoir aussi s’approprier son tempérament, son caractère. Si il fallait être allemand pour bien jouer Beethoven, alors Beethoven ne serait pas aussi bien servi que les musiciens de la terre entière. Pareil pour Chopin. Si il fallait être uniquement polonais, si on ne pouvait pas jouer Chopin sans être polonais, ce serait tellement dommage. Il existe tellement de grands interprètes de Chopin qui ne sont pas polonais.
C’est vrai qu’en Russie, il y a des mentalités qui disent qu’il faut être russe pour bien jouer la musique russe. Mais on en a eu des démentis quand même. Et c’est ce qui fait que la musique est universelle. Elle peut être comprise et jouer par des gens qui ne sont pas du pays d’où est né cette musique .

On dit que la musique est un langage d’émotions. Qu’est ce que cela exprime pour vous ?
La belle musique, la grande musique, celle qui traverse les siècles, celle qui traverse les frontières.

C’est la musique qui révèle peut-être mieux que la littérature, mieux que la philosophie, et je dirais même, mieux que les religions.

Qui révèle l’essence de la vie, qui révèle le mystère de la vie. Qui nous montre, de manière peut être floue, mais qui nous montre le chemin où nous allons.
Il y a que la musique.

Comment vous intégrez-vous au sein d’un orchestre que vous ne connaissez pas ? Quelle est votre approche ?
On va la découvrir tout à l’heure. je vais jouer pour la première fois avec l’Orchestre d’Avignon. Je me réjouis beaucoup bien-sûr. Ce genre d’adaptation se fait au fur et à mesure des répétions. Un orchestre, c’est un groupe de musiciens. c’est une masse. Je ne peux pas avoir une relation, pendant le concerto, individuelle avec les musiciens. Ils ont déjà une sonorité qu’ils ont travaillé pendant des années. Ils offrent une couleur. moi je m’adapte à cette couleur. Moi je suis la pièce rapportée dans l’histoire. (rires)

Comment vous situez-vous lorsque vous venez en Provence? Né au Liban, résidant en Belgique ?
Mais la Provence est une région aimée de partout dans le monde je crois. On y trouve beaucoup de belges. (je ne sais pas si on y trouve beaucoup de Libanais !!) . C’est le pays de la lumière, du ciel bleu profond. C’est une région généreuse dans ses beautés, dans son alimentation aussi. Les gens sont chaleureux. Bien-sûr on ne peut pas être ami avec tout le monde, mais on peut se sentir bien. Et moi je suis très sensible à la lumière, et je retrouve un peu cet éclat que j’ai connu enfant  au Liban. On est très proche quand même. C’est la lumière de la Méditerranée.Alors la lumière, la musique, la gastronomie, c’est un bel ensemble finalement? 
Ça se rejoint très bien…Quand on arrive à conjuguer tout cela, c’est le bonheur…
Merci pour cette rencontre. Vous avez des répétitions. merci infiniment Abdel Rahman
Merci mais je me sentais libre avec vous…