Opéra de Monte Carlo - Lucia di Lammermoor - 1905x350px - du 28 octobre au 24 novembre 2019
 Localisation : Marseille  Auteur : Marie Celine SOLERIEU

Jean-François Lapointe : “Transmettre, c’est important pour moi”

4 novembre 2019


Rencontre avec Jean-François Lapointe, à l’Opéra de Marseille.

Jean-François Lapointe est Sir Richard Forth, dans Les Puritains de Bellini. Un instant partagé avec le baryton québécois, au moment des répétitions de cette version concertante.
D’autre part, Jean-François Lapointe prendra la direction artistique de l’Opéra de Québec dès septembre 2020, l’occasion pour nous d’évoquer ses projets liés à un aboutissement de 35 ans de carrière.

Est-ce un répertoire que vous appréciez particulièrement le répertoire de Bellini ?
C’est mon premier opéra de Bellini. C’est une découverte. Je connaissais le répertoire de Bellini, mais c’est une première occasion qui s’offre à moi. Je n’ai pas tellement abordé le répertoire belcantiste. J’ai fait du Donizetti, Verdi, mais c’est la première fois que j’ai l’occasion de chanter du Bellini, et j’en suis très heureux, surtout que nous sommes une très belle équipe. Tout se passe très bien. c’est très agréable.

Que résonne en vous cette musique de Bellini ?
C’est une grande ligne de chant. C’est très valorisant pour la voix. Mais il faut avoir une grande maîtrise, car cela reste du répertoire difficile. Mais pour moi, c’est le plaisir du chant et de la voix avant tout. C’est un retour aux sources, si je puis dire. Surtout lorsque nous faisons une version concertante , nous devons vraiment se concentrer sur l’aspect musical. C’est ce qui nous a amené au chant au tout départ, le plaisir de chanter. Je peux dire que je retrouve les sources du plaisir du chanteur.

Un répertoire pour grande voix interprété par une grande voix, c’est une connexion ?
Je fais de mon mieux ! Ma grande spécialité reste l’opéra français. Mais il est vrai que de plus en plus, j’aborde le répertoire italien. Notamment les Verdi. Avec beaucoup de plaisir et cela fonctionne bien. Je pense que j’ai pu mettre toute l’expérience de mes 35 ans de carrière dans ce répertoire là.

Jean Francois Lapointe : des liens entre le Québec et la France depuis plus de 30 ans

Vous êtes originaire du Québec. Vous arrivez directement du Québec pour cette production de l’Opéra de Marseille ?
Tout à fait. Je suis venu pour cette production. J’enchaîne ensuite sur une production que je vais faire au Capitole de Toulouse (“Le Dialogue des carmélites” de Poulenc). C’est un grand plaisir de venir à Marseille. C’est l’Opéra où j’ai le plus chanté. C’est extraordinaire! Et j’enchaîne sur le deuxième théâtre où j’ai le plus chanté, à Toulouse. C’est formidable ! J’ai beaucoup de liens ici . J’ai beaucoup de plaisir à venir à Marseille et je suis très heureux de revenir à Toulouse. J’ai des liens avec la France depuis plus de 30 ans. C’est un pays que j’aime beaucoup.

Vous défendez le répertoire francophone …
C’est vrai . Cela a été mon lien de départ, l’appel de mes racines, l’appel du répertoire français, la langue française. C’est aussi cela qui m’a amené en France.
Par la suite, ma carrière s’est développée et je chante dans tous les pays, mais cela reste que j’ai un attachement particulier pour la France.

Et cet accent que vous avez en parlant, disparaît-il lorsque vous chantez ?
Généralement, quand on chante on perd l’accent. Je le gomme pas mal ! Mais je revendique mes origines et je garde évidemment ma façon de parler .

Qu’est ce qui vous lie à la France ? Sa culture, sa musique, sa gastronomie, son patrimoine ?
C’est un peu tout cela qui me lie à la France. Ce qui m’a toujours intéressé en France, c’est l’aspect culturel, historique aussi . Et évidemment le répertoire français. C’est quelque chose que l’on partage avec le Québec du point de vue historique, même si notre côté nord américain est aussi très fort… On a deux cultures si je puis dire. Deux influences culturelles. Mais pour moi, c’était très important de chercher l’essence même de ma culture francophone. C’est ce qui m’a attiré aussi. Le répertoire français est quelque chose qui m’a beaucoup attiré dès le départ, et que j’ai voulu défendre et approfondir le plus possible. Ce qui évidemment, ne m’a pas empêché d’aborder d’autres répertoires, parce que l’opéra est universel. Je pense quand même que lorsque nous avons une spécialité, que l’on défend quelque chose de particulier, il faut aussi demeurer un excellent généraliste. C’est ce que j’ai essayé de faire au fil des années, défendre un plus large répertoire tout en gardant cette spécialité du chant français.

Désacraliser l’opéra : “cela a toujours été quelque chose que j’ai désiré de faire”

On parle beaucoup aujourd’hui de désacraliser l’opéra, de créer des passerelles entre les différents répertoires. Est-ce que cela fait partie de votre vocation, de votre envie, de désacraliser l’art lyrique ?
Cela a toujours été quelque chose que j’ai désiré de faire, dès le départ.  Ce qui m’a amené au chant, c’était l’opérette. J’ai fait beaucoup d’opérettes lorsque j’étais jeune chanteur. J’aimais les choses un peu légères. Je trouvais que c’était aussi une autre façon d’aborder le chant et d’amener un nouveau public vers l’opéra.
Au Québec, les possibilités de chanter dans les Maisons d’Opéra sont plus restreintes. On chante plus dans des petites salles, des petits organismes. Il faut être un peu plus prêt des gens, et j’ai toujours aimé cette façon de procéder. Je pense que maintenant, on va aller vers cela aussi, parce qu’il faut repenser une façon de chercher notre public, d’aller chercher un nouveau public. Et aujourd’hui d’ailleurs, le public est différent d’il y a 30 ans. Le public est très éclectique. La même personne qui vient voir un opéra peut aller voir un show rock… Ce n’est plus un public aussi spécialisé. Cela nous amène des difficultés en tant que chanteur, car nous ne pouvons pas compter sur un public précis, qui sera toujours là,  mais c’est intéressant aussi, cela amène des nouveaux défis.

Le public est-il différent selon le lieu où vous interprétez ?
Non, je dirais maintenant qu’il se ressemble. Nous sommes dans un monde maintenant qui est quand même très international. Même les cultures se mélangent de plus en plus. Nous pouvons trouver que c’est un peu dommage parfois, mais c’est une réalité.

Et pour l’Opéra de Marseille, où le public est assez “intéractif “?
Je pense qu’il y a eu une certaine évolution, bien que le noyau de personnes qui aime l’Opéra à Marseille est très grand. Et les gens aiment les grandes voix. Cela reste quand même, ça demeure. Mais je pense que oui, il y a une évolution. Je me souviens de ma première production à l’Opéra de Marseille. C’était en 2 000. Il me semble que le public réagissait davantage à l’époque. Les gens se sont assagis, en fin de compte. C’est intéressant … Je ne le dis pas par nostalgie, c’est une constatation. Les gens sont très respectueux en fait. Ils écoutent vraiment, ils aiment les belles voix. Ils applaudissent évidemment, ils réagissent de cette façon là. On parle souvent du public marseillais qui s’exprimait en parlant, qui parlait au chanteur, cela franchement, on ne peut plus être témoin de ce genre de chose qui font partie d’un passé révolu !

35 ans de carrière … Comment a évolué votre voix au fil de ces années ?
C’est certain… Ma voix s’est élargie avec les années, la maturité aidant. J’avais plutôt une voix de baryton léger au début de ma carrière … Maintenant c’est devenu une voix plus centrale. J’aborde aussi des rôles beaucoup plus dramatiques que je faisais à mon jeune âge. J’ai chanté léger le plus longtemps possible. Je pense que cela a contribué à la longue durée de chanteur. J’ai abordé les Verdi vers la quarantaine. Je n’ai pas voulu aborder les rôles trop larges, trop vite. C’est l’un des conseils que m’avaient donné des anciens chanteurs, des chanteurs que je côtoyais qui étaient dans la cinquantaine, lorsque j’étais dans la vingtaine. Je suis content d’avoir reçu ces sages conseils que j’ai pu suivre.

Ce sont des conseils que vous pourriez donner maintenant ?
Ce sont des conseils que je DONNE beaucoup ! Je pense qu’il faut chanter léger maintenant le plus longtemps possible. Et même en vieillissant, il faut garder l’élasticité de la voix et côtoyer l’aigu de la voix, même lorsqu’on avance un peu en âge, tant que cela est possible. C’est ce que j’essaie de faire .

Jean-François Lapointe, nommé directeur artistique de l’Opéra de Québec

En septembre 2020, vous serez à la direction artistique de l’Opéra de Québec. Comment avez-vous réagi à cette nomination ?
C’est un grand défi. C’est un grand honneur. je suis très heureux que ma carrière prenne cette tournure. Je vais me servir de l’expérience que j’ai pu acquérir au fil des années pour servir ces nouvelles fonctions. Je prends cela avec beaucoup d’enthousiasme. Je suis très heureux. Évidemment, les défis sont nombreux. Il y a une belle équipe en place. Je m’inscris dans une tradition. les gens qui sont là sont des gens formidables qui ont tenu cet opéra et qui l’ont développé.  Par exemple, la naissance du Festival d’Opéra en été à Québec, c’est absolument incroyable ! Je vais continuer dans ce sens et y apporter ma personnalité .
Je vais l’aborder comme j’ai abordé ma carrière de chanteur, toujours avec sérieux, beaucoup de travail et beaucoup de rigueur. Malgré tout cela, je n’abandonne pas ma carrière de chanteur. Évidemment, je vais devoir diminuer, faire moins de productions.
Jusqu’à tout récemment, je faisais 7 à 8 productions par an, là ce ne sera plus possible. D’autant que j’ai aussi une autre corde à mon arc, j’enseigne de plus en plus. J’ai un poste d’enseignement dans une université québécoise, à l’Université Laval. Je vais diviser mon année en trois, si je puis dire, mon temps …

Interprétation, transmission, direction artistique ?
Exactement ! Mais tout ça se fait avec simplicité. Je demeure la même personne ! J’ai toujours été quelqu’un de très organisé… Je vais essayer de l’être encore plus et de gérer encore mieux mon temps. Mais tout cela me passionne. Transmettre, c’est important pour moi .

Est-ce que finalement ce n’est pas un aboutissement de votre carrière, et d’autant plus chez vous, au Québec?
Tout à fait. Et c’est rare, d’ailleurs . Oui je prends ça comme un aboutissement, une belle évolution. Et puis pour moi, la transmission des choses, c’est important. Défendre notre art aussi, qui est l’art du chant. Le défendre dans l’enseignement, mais aussi, le défendre en s’impliquant dans une maison d’opéra.

Comment avez vous imaginé de mettre en place vos actions ? Désacralisation, transmission, découverte d’oeuvres moins connues ?
Lorsqu’on devient directeur, on est tributaire des budgets, de l’argent que nous avons aussi. Évidemment, on ne peut pas faire n’importe quoi. On doit être responsable et agir d’une manière responsable. Donc à la fois, je vais essayer d’élargir les horizons lorsque c’est possible, mais la réalité fait que l’on ne peut pas non plus faire n’importe quoi. On ne peut pas brusquer trop notre public et les gens qui sont habitués à l’opéra. Bien que je crois que l’on a un public qui est habitué de moins en moins à l’opéra. Il faut aussi innover, et aller chercher ces gens là, trouver une façon, ce sera le défi. Et ça, en fait, c’est très intéressant.

De la rigueur et de l’artistique ?
Je deviens directeur artistique de l’Opéra de Québec, mais je ne suis pas directeur général. Malgré tout, j’ai toujours eu une conscience de cela. Je ne peux pas non plus dire : “voilà on ouvre les tiroirs. On décide de monter une production complètement éclatée, folle. Un répertoire que personne ne connaît. Et puis si on a quatre personne dans la salle, et bien franchement, ce ne sera pas un succès !”  Je pense qu’il faut agir avec beaucoup d’attention, de rigueur…

“Un opéra, c’est la force de l’équipe”

Et rester soi-même …?
Effectivement … j’ai toujours été quelqu’un qui aime les gens. je vais continuer à travailler avec les gens… J’aime le travail d’équipe. je vais travailler en équipe. Un opéra, c’est la force de l’équipe. Je pense que c’est important de s’entourer de bonnes personnes, d’avoir des objectifs communs et de se servir des idées de tout le monde. Mais, lorsque l’on est directeur, il faut diriger, c’est le travail !!!