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Rencontre avec Jean-Claude Grumberg : »Faut se servir de ses problèmes pour écrire »

Immense privilège, cette interview au Festival Les Nuits de l’Enclave, un grand homme de théâtre : scénariste, dramaturge, auteur, Jean-Claude Grumberg.

 

Vous êtes invité au Festival des Nuits de l’Enclave où de deux vos pièces sont jouées : « Votre Maman et Môman ». Quelles sont les émotions que vous pouvez ressentir lorsque vous êtes invité sur un festival en votre honneur?

Je suis très touché que des gens comme Gilbert Barba lise mes textes et aie envie de les monter . Et là le fait d’être à Avignon avec un autre texte qui s’appelle « Les Vitalabri« , ça nous a permis de faire une pierre trois coups. Je vois que mes pièces ces temps-ci. Le matin j’ai vu « Les Vitalabri », cette après midi, je vais voir « Môman » et « Votre Maman« .

« Môman », c’est la première fois que c’est monté, je crois…Moi j’ai fait les lectures, mais ça n’a jamais été joué. Le livre est sorti tout récemment et je suis très heureux que ça se passe dans ces conditions là, dans un lieu que je vais découvrir, à la fois et le lieu et le public, et les acteurs; que ça m’échappe complètement. C’est une joie aussi d’être auteur de découvrir ses propres textes avec la vision, en fait avec l’interprétation. Quand on écrit pour le théâtre, on attend l’interprétation.

Vous arrivez à vous échapper, de votre position, de votre casquette d’auteur quand vous êtes spectateur?

De plus en plus . J’avais beaucoup de mal quand j’étais jeune, j’avais comme une musique dans l’oreille, si ça ne collait pas exactement avec cette musique. c’est vrai que je suis joué dans des tas d’endroits différents, et que je ne peux pas être derrière chaque production, donc je suis spectateur. Et puis en viellissant on devient un peu « bébête ». Je suis très content de voir mes pièces, vraiment. Alors paraît-il, j’ai un air béa…quand je regarde en général. Ah moins que ce soit vraiment, des fois on est déçu.

 

Ce sont des choses qui peuvent arriver, parfois, avec toutes les pièces que vous avez écrites, soixante, je crois, ça fait une par an. Comment avez-vous réussi à tenir ce rythme intense d’écriture, sur des sujets, l’on en parlera un peu plus tard, assez graves. L’on vous surnomme gentiment « l’auteur le plus drôle des dramaturges, des tragédies ». Quel est votre regard et quelle est votre impression sur cet ensemble d’oeuvres que vous avez écrites sur ces thèmes là?J’essaye de ne pas avoir une opinion de ce que j’ai fait. J’ai écrit beaucoup de pièces longues et presque autant de pièces courtes. Il y a des pièces qui s’écrivent en cinq ans, il y en a qui s’écrivent en dix ans, il y en a qui s’écrivent en deux minutes. Dans les pièces courtes, il y en a qui s’écrivent comme ça et même une des pièces qui est actuellement la plus jouée, c’est « Maman revient pauvre orphelin », je l’ai écrite en vingt minutes.Et après quand j’ai voulu retravailler, et l’agrandir un peu, j’ai pas pu. Donc il y a des choses aussi qui arrivent sans que vous y pensiez. « L’Atelier », ça a été une pièce écrite sur cinq ans, avec beaucoup de recherches, beaucoup de travail, mais il y a eu des pièces écrites qui sortent dans la journée. Surtout le répertoire pour la jeunesse.

Alors quand ce sont des pièces que vous écrivez en quelques heures ou même dans une journée, comment ça vient, comment vous le sentez ? Ça descend comme ça ?
Non, il y a un moment, il y a une impulsion. Vous hésitez entre plusieurs sujets, et puis vous vous préparez, vous faites de la documentation, vous faites des tas de choses, et puis brusquement, c’est autre chose qui arrive et qui n’était pas attendu. et il faut être prêt, il faut répondre à l’impulsion quand elle se présente.

Parlons des sujets que vous touchez, que vous présentez : des sujets qui au fil du temps sont malheureusement toujours dans l’actualité, l’antisémitisme. Pour vous c’était une façon de vous libérer, l’écriture, de certaines souffrances? L’on peut rappeler votre histoire, si vous le permettez bien sûr, Jean-Claude Grumberg; votre papa était déporté, vous avez, enfant eu énormément de souffrances avec votre père. C’était un besoin de vous libérer de toute cette souffrance par l’écriture ?
Non, j’ai commencé à écrire à 20 ans. La question de la souffrance, j’étais un enfant caché, mais j’étais avec mon frère, j’étais inconscient de tout ça. J’avais 3-4 ans. J’ai vécu mon enfance plus tard. On interprète les malheurs de l’enfance quand on est adulte.

Oui d’ailleurs, vous avez dit lors d’une interview que « lorsqu’on est enfant on ne vit pas sa vie d’enfant » …

Heureusement d’ailleurs… quand on est enfant on échappe… Mon père était absent, mais je n’ai aucun souvenir de mon père. Je n’ai aucun souvenir physique de mon père. Alors que mon frère qui était plus âgé, en a. Je pense que lui…moi j’étais rassuré par sa présence en fin de compte. Donc c’est peut – être ça qui m’a permis de revenir sur notre histoire, alors que lui avait beaucoup de mal, parce qu’il avait subi de plein fouet.
Alors j’ai commencé à écrire à 20 ans, je ne pensais pas du tout écrire sur ce sujet là. Je voulais écrire du théâtre. J’étais comédien, je voulais pas vraiment travailler comme comédien,et je me suis dit que l’écriture était peut-être….J’ai essayé, j’ai quitté l’école à 14 ans, j’étais apprenti tailleur et j’ai heureusement rencontré le théâtre, très jeune, sans jamais y avoir été avant, d’ailleurs.

J’ai commencé à faire du théâtre, j’avais jamais été au théâtre. C’était quelque chose qui n’existait pas dans ma famille, ni dans la condition dans laquelle on vivait, on ne pensait pas à aller au théâtre. Et le théâtre scolaire n’était pas fait pour vous inciter à faire du théâtre. Alors c’est peut-être pour ça que j’écris des pièces pour la jeunesse, que je m’occupe beaucoup d’essayer de faire comprendre que le public le plus important, c’est les jeunes, c’est l’enfance, et qu’il faut s’occuper, qu’il faut donner les moyens à ceux qui montent ces pièces de les montrer aux enfants.

Quand je me suis mis à écrire « L’Atelier », je me suis mis quelque chose sur le dos. Alors sans doute je me suis senti obligé parce que j’avais des succès, et puis petit à petit, c’est devenu mon sujet parce que c’était ça qui venait. Mais je ne peux pas dire que ça traitait la souffrance. Ce qui a traité la souffrance, c’est l’analyse que j’ai dû faire après le succès de « L’Atelier.« 

Mais écrire, ce n’est pas un bon moyen de régler ses problèmes, si on a des problèmes. Par contre, faut se servir de ses problèmes pour écrire. Que ça serve au moins à quelque chose !

Comment est -venu en vous ce ton que vous avez d’écrire, cette dérision, cet humour qui traitent aussi ces sujets graves, comment avez-vous travailler cela ?
Je ne l’ai pas du tout travailler, c’est sorti comme ça. Je pense que c’est très lié à la langue Yiddish que je ne parle pas, mais autour de moi, tout le monde la parlait, ma mère, mes grands parents du côté de ma mère. C’est une langue qui manie l’ironie, une forme de dérision, une forme d’humour, pour certains involontaire, pour d’autres volontaire, et je pense pas qu’on puisse travailler, c’est à dire, je pense pas qu’on se dise, « tiens je vais essayer de faire rire ».

Ça fait parti de vos gênes ?

C’est peut-être un moyen de défense, un moyen, justement d’évoquer sa propre histoire, sans pathos. Si vous faîtes pleurer les gens à chaque fois que vous ouvrez la bouche, ils vous réinvitent pas. Le public, il faut qu’il revienne.  Si on me dit qu’il faut que j’écrive une pièce où il n’y ait pas de dérision où il n’y ait pas de rires, je vais avoir beaucoup de mal. Je pense après que ça se travaille. Je pense pas que Jules Renard ou Alphonse Allais qui eux n’avaient pas le yiddish comme support, ils étaient très drôles naturellement. Jarry était très drôle, Alphonse Allais ne pensait qu’à faire des blagues. Si vous lisez le journal de Jules Renard, vous vous écroulez de rire alors qu’il raconte des choses absolument terribles. Donc il y a un tradition dans le théâtre aussi, même Beckett débarrassé de l’interprétation dramatique dont on a pu faire de son oeuvre, maintenant quand on joue Godot, les gens rient.
Les gens sont soulagés que l’on peut parler de la misère, des apatrides, du racisme en général; ça n’empêche pas l’émotion. Il y a des gens qui sortent en pleurant, mais ils ont ri. Si un spectateur rit tout en pleurant , on a gagné, mais on peut pas le chercher.

 

Est-ce que parfois, vous avez l’impression de ne pas être compris dans votre façon d’écrire?
Oui souvent. Je dirais pas hélas; c’est un art d’interprétation, alors si vous écrivez pour le théâtre, c’est pour être interprété.
Vous pouvez être mal compris par le metteur en scène, mal compris par les acteurs, et puis ensuite mal compris par le public.
Alors que si vous écrivez un livre, c’est un acte solitaire, le lecteur peut fantasmer autour et faire sa propre interprétation, qui peut tout à fait être contraire à vos intentions, mais chacun s’y retrouve.
Alors que le théâtre, vous avez besoin des autres. Des acteurs peuvent magnifier des pièces médiocres, d’autres peuvent détruire de très bonnes pièces. Moi j’ai vu des représentations de grandes pièces de Shakespeare absolument lamentables, des pièces de Molière massacrées. C’est en ça que c’est très important le théâtre, c’est la démocratie. C’est à dire que si quelqu’un ne fait pas on boulot, ça tombe. Donc il faut que chacun trouve sa place dans l’équipe. C’est un art, ou un pratique. J’ai vu les « Ça Va » joués par une troupe où il y avait des professionnels et des amateurs au Théâtre de l’Etincelle à Avignon, et ils étaient très très bien. C’est faire confiance. Déjà écrire, c’est faire confiance aux lecteurs.

Vous arrivez à avoir assez de détachement, justement ?De toutes façons j’y peux rien. Soit j’interdis de monter mes pièces sauf ceux qui vont avoir mon contrôle, mais moi je ne sais pas monter mes pièces. J’en ai joué certaines, mais j’avais besoin d’un metteur en scène aussi. C’est vraiment l’équipe ! et puis la passion: je vois que Gilbert Barba est très passionné, donc je me dis que ça va être bien.

 

Vous posez la question « Ça va », dans l’une de vos pièces, est ce que vous vous allez bien Jean Claude Grumberg?

J’ai été mieux… Mais Ça va!

Date : 5 août 2016

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