Accueil > Art > Artistes > Rossini, en quelques notes …, « Son génie ardent a marqué une nouvelle époque de l’art musical. »

Rossini, en quelques notes …, « Son génie ardent a marqué une nouvelle époque de l’art musical. »

En quelques notes : Gioacchino Rossini, un compositeur précoce. Vie du compositeur de l’Italie à Paris, avec ses quarante opéras, ses cantates, sa musique sacrée et sa musique instrumentale. À l’évidence, Rossini a été plus un travailleur acharné qu’un paresseux légendaire.

Giochinno Rossini by Grevedon

« Manger et aimer, chanter et digérer, tels sont à vrai dire, les quatre actes de cet opéra-bouffe qu’on appelle la vie, et qui s’évanouit comme la mousse d’une bouteille de champagne.
Qui la laisse échapper sans en avoir joui n’est qu’un fou. »
Gioachino Rossini

« Depuis la mort de Napoléon, il s’est trouvé un autre homme duquel on parle tous les jours à Moscou comme à Naples, à Londres comme à Venise, à Paris comme à Calcutta » (1) : c’est, écrit Stendhal, Gioacchino Rossini.

Italien, romantique et parisien d’adoption, Rossini a vécu 76 ans dont la moitié à la retraite et 20 années à Paris. Sur celui qu’on a surnommé « Monsieur Vacarmi » ou qu’on a encensé comme l’un des plus grands compositeurs d’opéras du XIXe siècle, on a formulé des jugements à l’emporte-pièce.
Il est vrai que Rossini a suscité la passion admirative, le sourire, et parfois la caricature, ou la critique plus ou moins acerbe. Comme le montrent Jean Thiellay et Jean-Philippe Thiellay dans leur Rossini, paru en 2019, le « cygne de Pesaro » ne se résumait pas à être un « bouffon paresseux sauvé par le talent » ou « un génie blasé décidant de prendre sa retraite à l’âge de 37 ans ». Alors quoi d’autre ?

Rossini, l’Italien

Un compositeur précoce

Gioacchino est né un certain mercredi 29 février de 1792 à Pesaro, une ville du bord de l’Adriatique entre Rimini et Ancône, dans la région des Marches qui appartenait aux États pontificaux. Ses parents sont de modestes professionnels de la musique. Son père, Giuseppe, originaire de Lugo, cumule la fonction de trompette municipal annonçant les avis de la mairie et celle d’inspecteur des boucheries. Il est de plus corniste de « 3e ordre » comme le qualifie Stendhal, « de ces symphonistes ambulants » qui, pour vivre, courent les foires de la région. Sa mère, Anna Guidarini, fille de boulanger à Pesaro, chante. C’est une soprano, une « seconda donna » qui se produit dans des troupes d’opéras forains et notamment à Bologne au Teatro Civico, considéré comme le temple de l’opera buffa.

Gioacchino Rossini commence donc son éducation artistique sur le tas par la fréquentation des théâtres. Il apprend les rudiments de la lecture, de l’écriture et de l’arithmétique puis il est confié à des maîtres qui lui enseignent le chant et l’accompagnement. Sa vocation commence à se manifester. Remarqué pour sa voix agréable de soprano quand il a une douzaine d’années, il est engagé à chanter contre rémunération dans les églises et comme maestro al cembalo dans des théâtres de Romagne et des Marches, c’est-à-dire comme musicien dirigeant la représentation depuis le clavecin.

Il commence alors à composer ses premières œuvres instrumentales dont les six célèbres sonate a quattro pour cordes qu’il a qualifiées plus tard d’«épouvantables sonates » !

A 14 ans, il est admis parmi les chanteurs de l’Accademia Filarmonica de Bologne, et en avril 1806, comme étudiant au Liceo Musicale de Bologne, ce conservatoire dont il a été nommé directeur en 1839. C’est là qu’il compose son premier opéra Demetrio e Polibio qui sera joué six ans après à Rome.

Rossini en 1820

Portrait du compositeur Gioachino Rossini en 1820

Une facilité d’écriture incroyable

Un peu plus tard la première œuvre de Rossini représentée sur une scène fut Il Cambiale di matrimonio (Le contrat de mariage), un opéra bouffe, qui obtint beaucoup de succès au théâtre San Moisé de Venise en 1810, alors qu’il a 18 ans. Ce sera le début d’une très longue série d’œuvres lyriques écrites en peu de temps. En peu de temps parce que d’une part ses quarante opéras ont été écrits en moins de vingt ans et d’autre part, parce que Rossini avait une facilité d’écriture incroyable : on dit qu’il écrivait aussi vite qu’un copiste. Il composa un hymne à la gloire de l’Empereur Napoléon III en trois heures, le dernier acte d’Otello en une nuit ! L’Italienne à Alger, un opéra bouffe en deux actes, fut composée en 27 jours, la fameuse Sémiramide en 20 jours, Le Barbier de Séville en 13 jours …

Le Barbier de Séville, son chef d’œuvre incontesté

C’est à 24 ans que Rossini – qui en est déjà à son 20e opéra – compose d’après une pièce de Beaumarchais son fameux Barbier de Séville qui reste sans aucun doute un des sommets de l’opéra bouffe italien. Cette œuvre qui fait suite à un opéra très prisé de Paesiello, a été créée en 1816 au Teatro Argentina de Rome. Après un premier fiasco dû à deux cabales montées contre lui – l’une venant des admirateurs de Paesiello et l’autre du directeur de l’autre théâtre concurrent de Rome, le Teatro Valle – le Barbier ne cessa d’être un succès.

Rossini en raconte lui-même la genèse à un de ses admirateurs français : « Je me mis à l’œuvre et, en treize jours, le travail fut accompli. (…). J’écrivis une lettre à Paesiello, lui déclarant n’avoir pas voulu entrer en concurrence avec lui, sentant mon infériorité, mais traiter un sujet qui me souriait, en évitant autant que possible les mêmes situations de son libretto : cette démarche faite, je me crus à l’abri de la critique de ses amis et de ses légitimes admirateurs. Je me trompais ! À l’apparition de mon opéra, ceux-ci se précipitèrent comme des bêtes fauves contre l’imberbe maestrino et la première représentation fut des plus orageuses. Moi, pourtant, je ne me troublai pas et, pendant que le public sifflait, j’applaudissais mes exécutants. Cet orage passé, à la seconde représentation, mon Barbier, qui avait un excellent rasoir (Beaumarchais), rasa si bien la barbe des Romains, que je fus porté en triomphe ».

Le Barbier de Séville de Rossini

Opéra Le Barbier de Séville – Rossini

La période qui suit est d’une fécondité exceptionnelle, avec des créations à Naples, Rome, Milan.

À Naples Rossini dirige le San Carlo

En 1818, Rossini qui a 26 ans, est nommé directeur artistique du Teatro San Carlo de Naples, Naples étant la capitale culturelle et musicale de l’Italie. À l’époque, la direction administrative du théâtre, dont la salle était sans doute l’une des mieux équipées d’Europe, est confiée à un certain Domenico Barbaja, d’origine milanaise. Garçon de café puis croupier, il amasse une jolie fortune qu’il entend faire prospérer en associant jeux et spectacles ; ce qui fait inévitablement penser au fonctionnement du Casino de Monte-Carlo à la fois salle de jeux et opéra Garnier. Très intéressé par le succès de Rossini, Barbaja va le rencontrer à Bologne et le convainc de signer un contrat par lequel le musicien s’engage à composer deux nouveaux opéras chaque année pour les théâtres napolitains et à devenir directeur artistique contre une rémunération fort attractive.

Au San Carlo, brille alors une célèbre soprano espagnole, Isabelle Colbran. Rossini compose pour elle une série d’opéras dont Elisabetta Regina d’Inghilterra, Otello, Armida, Ermione, Mosè in Egitto, Maometto II, La Donna del lago, Zelmira. Et c’est elle qui deviendra sa première épouse en 1822, pendant une quinzaine d’années.

Rossini le Parisien

Un homme aussi adulé qu’il fut caricaturé

Après avoir montré qu’il excellait aussi dans le registre de l’opéra « sérieux », celui qu’on a surnommé « le vice-roi (musical) de Naples », dit au revoir à l’Italie pour gagner l’Europe et surtout Paris en novembre 1823 où il sera accueilli comme un prince. En sortant du théâtre, le public le poursuit jusqu’à son appartement. Le dimanche 16, à l’issue d’une représentation du Barbier à la salle Louvois, on l’invite, ainsi que sa femme, à une soirée qui fit parler d’elle : un repas au restaurant du Veau-qui-Tète, place du Châtelet qui accueille cent soixante convives de renom. Talma, de la Comédie française, entre deux services, lit une poésie en l’honneur du maître, qui était assis entre la cantatrice Giudittta Pasta et la comédienne Mlle Mars. Et le compositeur Jean-François Lesueur porte un toast : « À Rossini. Son génie ardent a ouvert une nouvelle route et marqué une nouvelle époque de l’art musical. »

En 1824, Charles X le nomme directeur du Théâtre-Italien, et, l’année suivante, inspecteur du chant dans les établissements royaux et premier compositeur du Roi, chargé d’écrire pour l’Opéra de Paris. Ces fonctions en font le véritable patron de la scène musicale parisienne. C’est dire l’importance du compositeur italien à cette époque.

Rossini en cuisine Caricature par Carjat

Caricature de Rossini en cuisine par Carjat

« Guillaume Tell », avant une retraite anticipée

Pour les historiens de la musique, la composition de « Guillaume Tell », créé le 3 août 1829 à l’Opéra de Paris alors qu’il a 37 ans, marque un tournant dans la vie personnelle et professionnelle de Rossini. D’abord par sa forme de grand opéra à la française qui sonne le glas du bel canto. Ensuite par son sujet qui, à travers l’histoire suisse, résonne comme un hymne à la liberté. Enfin parce qu’il annonce une longue retraite qui reste énigmatique pour beaucoup de ses biographes. Rossini décide de ne plus écrire d’opéra, ce qu’il fera effectivement pendant les 39 années qu’il lui reste à vivre.

Pourquoi ce renoncement alors qu’il est au sommet de sa gloire ? Les effets d’une dépression ? La nouvelle renommée de Meyerbeer ou de Verdi qui lui ferait de l’ombre ? Ou encore son irrésistible épicurisme ? On ne le sait pas vraiment.

Ses péchés de vieillesse

La bonne chère

On ne peut évoquer la figure de Rossini sans rappeler sa prédilection pour la bonne chère et les vins qui l’accompagnent, sans dire un mot de son tournedos ! On connaît la recette – du filet de bœuf, du foie gras, de la truffe et des sucs de cuisson déglacés au madère -, mais on ne s’accorde pas pour en désigner le véritable concepteur… En revanche on sait que, ami du baron James de Rothschild, il appréciait particulièrement le Château Lafite et ne détestait pas le champagne.

« Sacré Rossini ! »

Ses « péchés de vieillesse » furent aussi musicaux : ses 14 volumes – essentiellement des mélodies et des pièces pour piano – qu’il écrivit entre 1857 et 1868 sous des titres parfois dignes d’Erik Satie. Et puis ses deux grandes œuvres de musique sacrée : le « Stabat Mater » de 1842 et la « petite Messe solennelle » de 1864.
Pour en indiquer l’esprit, il suffit de lire la mention, en français, qui figure sur le manuscrit original : « Bon Dieu : la voilà terminée, cette pauvre petite messe. Est-ce de la musique sacrée que je viens de faire, ou de la sacrée musique ? J’étais né pour l’opéra buffa, tu le sais bien ! Peu de science, un peu de cœur, tout est là. Sois donc béni et accorde-moi le paradis « (Passy, 1863).

Caricature de Rossini par Hippolyte Mailly en 1867

Caricature de Rossini par Hippolyte Mailly en 1867

La renaissance de Rossini

De son vivant Rossini, le maître du bel canto, fut comblé d’honneurs. Il reçut la grand-croix de la Légion d’honneur en 1864, fut admis à l’Académie des Beaux-arts parmi ses associés étrangers. Le peintre Delacroix va jusqu’à croquer Rossini « soutenant à lui tout seul tout l’opéra italien » ! Antoine Étex le sculpte en pied, mais sa statue, placée dans le foyer de l’opéra Le Peletier est détruite par un incendie qui ravage le bâtiment. Reste bien en vue son buste sculpté par Évrard qui orne la façade principale de l’opéra Garnier aux côtés d’Auber, de Beethoven, de Mozart, de Spontini, de Meyerbeer et d’Halévy.

Après la disparition de Rossini en 1868, beaucoup de ses œuvres, notamment ses opéras « sérieux », ont abandonné le répertoire des maisons d’opéra même si, par exemple, Le Barbier de Séville, L’Italienne à Alger ou la Cenerentola n’ont pratiquement jamais quitté la scène. C’est à partir de 1950 et surtout depuis 1980 que l’on observe ce que les musicologues appellent une véritable « Rossini Renaissance ».

Ce mouvement de redécouverte du « cygne de Pesaro » a été essentiellement initié ou soutenu par quelques grands chefs comme Claudio Abbado ou Alberto Zedda, par des chanteurs de renom comme Montserrat Caballé, Marilyn Horne ou Ruggero Raimondi, et surtout par deux institutions : la Fondation Rossini et le Rossini Opera Festival (ROF) de Pesaro. En effet, depuis 41 ans, est organisé annuellement dans la ville natale du compositeur une manifestation créée par le sénateur Gianfranco Mariotti et présidée par le maire de la ville. C’est l’occasion, chaque année en août, d’y représenter des œuvres rossiniennes pas toujours connues. A l’heure qu’il est nous ne savons pas encore si l’édition 2020 qui avait prévu de faire entendre Moïse et Pharaon, La Cambiale di matrimonio et Elisabetta, regina d’Inghilterra pourra se tenir en raison de la pandémie virale.

Avec ses quarante opéras, ses cantates, sa musique sacrée et sa musique instrumentale, à l’évidence, Rossini a été plus un travailleur acharné qu’un paresseux légendaire, et sa longue retraite de rentier n’a pas été complètement ce silence musical par lequel on a souvent caractérisé la deuxième partie de sa vie.

(1) Préface de la « Vie de Rossini », publiée par Stendhal en 1824.

Autres articles du même auteur :
Moussorgski, en quelques notes : « Je veux parler aux hommes le langage du vrai ! »
Erik Satie, un musicien déconcertant. En quelques notes …

Les tags

Compositeur Rossini
Auteur : Victor Ducrest
Date : 9 mai 2020

Les vidéos les + vues

Télécharger l'application

Réseaux sociaux

S'abonner

Nous utilisons des cookies pour nous permettre de mieux comprendre comment le site est utilisé. En continuant à utiliser ce site, vous acceptez cette politique.

En savoir plus