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En quelques notes : Raoul Samuel Gunsbourg, soixante ans à l’Opéra de Monte-Carlo

Raoul Samuel Gainsbourg est un directeur de théâtre, imprésario et compositeur français dont le nom est essentiellement associé à l’Opéra de Monte-Carlo, qu’il dirigea pendant une soixantaine d’années. Sa longévité et son action dans le milieu musical en font un personnage mondain exceptionnel qui a côtoyé, à la charnière du XIXème et du XXème siècle, des personnalités en Russie et en France; telles que Le tsar Alexandre III, Sarah Bernhardt, Chaliapine ou Caruso. Il nous en rapporte quelques anecdotes savoureuses dans ses « Cent ans de souvenirs… ou presque », un ouvrage paru à Monaco en 1959. Raoul Samuel Gunsbourg, en quelques notes…

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Raoul Samuel Gunsbourg est un artiste pluriel, essentiellement associé à l’Opéra de Monte-Carlo établissement qu’il a dirigé durant soixante ans. Décédé lors de sa 96ème année, sa longévité et sa force de vie ont marqué toute une époque.

Raoul Samuel Gunsbourg est né en Roumanie

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Raoul Samuel Gunsbourg © AA

Raoul Samuel Gunsbourg est né à Bucarest en Roumanie. Sa mère, roumaine, était la fille du Tzadik, le rabbin Rebbie Zvzer ben Gamaliel. Il faut savoir que dans la tradition hassidique, le Tzadik est un maître spirituel, un « juste ». En ce milieu du XIXème siècle, en Roumanie comme en Pologne, les Juifs vivent dans des communautés séparées et sont soumis aux lois édictées par le rabbin qui a donc un pouvoir moral très fort.

Son père était français, officier d’administration, attaché à l’état-major du Général Canrobert lors de la guerre de Crimée en 1855. François Certain de Canrobert (1809- 1895), devenu maréchal, a participé aux grandes campagnes militaires du Second Empire. Le père de Raoul se marie avec sa mère lorsqu’elle avait 15 ans. Gunsbourg voit le jour après sa sœur Sophie en janvier 1860. Il n’a pas connu son père, qui avait été envoyé en Chine avant sa naissance à l’occasion de la deuxième guerre de l’opium, et qui, blessé, est mort à Shanghai.

Une éducation dans la tradition juive

Raoul Samuel Gunsbourg vivait chez son grand-père, le Tzadik, et raconte que, dès 3 ans, on le conduisait dans une « yachiba », cette grande pièce où se réunissent les Juifs qui du matin au soir discutent les textes du Talmud en hébreu. Il devait y rester deux ou trois heures chaque jour pour que son oreille s’habitue à la langue hébraïque. À 5 ans il savait lire, écrire et parler hébreu en plus du roumain et du français.

Après la mort de son grand-père s’installe la misère, même s’il continue à aller à l’école. « Le grand luxe, écrit-il, consistait à se placer, le soir, sur le seuil de sa chambre, un bout de bois taillé en cure-dent à la main, pour faire voir aux autres que l’on venait de dîner ».

Après l’école primaire, il entre au lycée et décroche son bac avant d’avoir 15 ans. Il entreprend des études de médecine, interrompues pendant la Guerre russo-turque (1877-1878) à laquelle il participe en tant qu’infirmier et au cours de laquelle il fut blessé. Soigné au Lazaret de Sistova, il rencontre Warlich, un officier blessé lui aussi, qui était chef de musique d’un régiment et qui lui apprend à lire et à écrire la musique.

Sa vocation théâtrale, Gunsbourg la situe quand, de retour à Bucarest, il intègre pour un petit rôle une troupe française qui jouait des comédies et des opérettes.

Raoul Samuel Gunsbourg à Paris

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Caricature © AA

Aller à Paris était son souhait le plus cher, au sens figuré comme au sens propre. Sa mère lui permet de faire ce voyage en vendant tout son mobilier. Dans la capitale, il entre à l’école de médecine comme simple auditeur, fait des petits boulots et prend de plus en plus de goût au théâtre.

À Saint-Pétersbourg et à Moscou

En 1880, Raoul Samuel Gunsbourg a vingt ans. Il est convoqué à Saint-Pétersbourg par l’aide de camps du roi Carol 1er de Roumanie. On le retrouve ensuite à Moscou avec un petit groupe d’artistes bohèmes où il régit un café chantant français, le « Salon des Variétés ». On y joue des opéras-comiques comme « Les Cloches de Corneville » de Robert Planquette ou « La belle Hélène » d’Offenbach.

Raoul Samuel Gunsbourg rencontre Sarah Bernhardt

En 1881, il a l’occasion de croiser Wagner et une année plus tard Sarah Bernhardt, invitée au Grand Théâtre Impérial. Le Journal de Moscou « Moskovskaia Viedomosti » n’avait pas de critique théâtral français et son directeur demande à Gunsbourg de lui faire un compte-rendu de « La Dame aux camélias » qu’elle jouait. La grande comédienne venait de faire un voyage de six jours en train et n’était pas très en forme.

« Elle se réservait pour les grandes scènes dramatiques à partir du troisième acte. Mais pendant les deux premiers, c’était du bafouillage ; on ne comprenez pas un mot ».

Très fier de sa nouvelle fonction, Raoul Samuel Gunsbourg l’éreinte quelque peu dans son article et plaisante en disant que, fatiguée du voyage, elle s’était faite probablement remplacée pendant les deux premiers actes par une artiste quelconque. Du coup, le public s’était rué au bureau de location pour se faire rembourser ! Elle fut sa première rencontre avec les grands du spectacle !

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Plaque à Monaco © AA

Le tsar Alexandre III

En 1883, un événement romanesque changea le cours de la vie de ce petit Français de Roumanie. C’était en avril à Saint-Pétersbourg, près de la perspective Nevski, au temps du dégel et de la gadoue dans les rues de la ville. D’un restaurant chic sort une dame qui, pour rejoindre sa voiture, doit traverser un large trottoir boueux. Ni une ni deux, Gunsbourg, avec une extrême galanterie, se défait de sa pelisse et la jette sur le trottoir en disant : « Passez, Madame ». Le fait est rapporté au tsar qui le fait appeler une semaine plus tard et lui dit :

« Tu vas continuer ton métier de directeur de théâtre, tu t’occuperas aussi des représentations dans mes théâtres privés de Peterhof et Krasnoïe-Selo. Mais j’ai besoin d’un courrier personnel qui porte mes missives sans passer par mes ministres et ce sera toi ! »

C’est ainsi que Gunsbourg approcha le monde diplomatique mais aussi Johann Strauss, Franz Liszt, Anton Rubinstein et bien d’autres célébrités artistiques.

Lille et Nice

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Gunsbourg, 1913 © AA

L’hiver de Saint-Pétersbourg est rude, et la santé de Raoul Samuel Gunsbourg s’en ressent. Le tsar l’autorise à ne venir dans la capitale culturelle russe qu’en été. C’est ainsi qu’il put être nommé en même temps directeur artistique de l’Opéra de Lille pour la saison 1889 et de l’Opéra de Nice en 1890 et 1891.

De Nice, Gunsbourg conserve un souvenir ému : dans cette ville de 60 000 habitants, « l’Opéra était une splendeur et c’est là, en 1891, que, pour la première fois en dehors de la Russie, on a pu se faire une idée de ce qu’étaient les ballets russes dirigés par Marius Petipa ». L’Opéra de Nice avait ouvert sa saison avec « Les Huguenots » de Meyerbeer qui fit un triomphe. Au programme de la saison, on avait pu entendre du Gounod, de l’Offenbach, du Donizetti, du Lalo, du Bizet, du Berlioz. Et alors même qu’au début on s’était interrogé sur la pertinence du choix de Gunsbourg à la tête de ce théâtre municipal, la presse locale se confondit en éloges sur ce directeur « qui est de ceux qui montent dans le train, veulent arriver vite, qui a tout prix écartent les obstacles et qui chauffent à toute vapeur ».

L’arrivé de Raoul Samuel Gunsbourg à Monaco

En 1892, à sa demande, le tsar pria le prince Albert de Monaco de lui accorder la direction de l’Opéra de Monte-Carlo, ce qu’il fit. La mort d’Alexandre III en 1894 mit fin à sa mission en Russie.

Monte-Carlo – Opéra Garnier, 1910_AA

Opéra Garnier, Monte-Carlo, 1910 © AA

L’Opéra de Monte-Carlo, 1892-1951

Pendant près de soixante ans, Gunsbourg dirigea sans discontinuer cette maison construite par Charles Garnier, inaugurée le 25 janvier 1879. Avant lui, six directeurs dont Jules Pasdeloup, le créateur des concerts Pasdeloup, se succèdent au rythme d’un tous les deux ans, proposant certes des affiches prestigieuses mais un répertoire limité.

À l’époque Gunsbourg a 32 ans. Dans sa lettre de candidature à la direction du théâtre de Monte-Carlo, il propose du « grand opéra » avec l’Opéra de Paris, de l’opéra comique, des comédies avec la Comédie-Française et six à huit représentations d’opérettes. En outre, il s’engage à monter pendant la saison deux créations musicales de compositeurs connus, tels Gounod, Massenet ou Berlioz.

Pour la première saison, les deux créations sont La Damnation de Faust de Berlioz que Gunsbourg met en scène et la version française de Tristan et Yseult de Wagner.

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Opéra Garnier, Monte-Carlo, intérieur, 1878 © AA

Nombreuses sont les anecdotes rapportés par Gunsbourg sur les artistes lyriques de cette époque. Nous avons un peu oublié les noms de certains, mais pas ceux de Chaliapine, de Caruso, d’Adelina Patti, un phénomène volcanique aux cachets fabuleux, ou de Nellie Melba, célèbre soprano australienne pour laquelle le non moins célèbre Auguste Escoffier, alors directeur des cuisines du Savoy Hotel de Londres, créa la « pêche Melba », après avoir applaudi la cantatrice dans Lohengrin à Covent Garden.

Chaliapine, « une petite voix de basse »

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Chaliapine © AA

A propos du grand Chaliapine (1873-1938), chanteur d’exception, considéré comme la plus grande basse slave de son temps, qui crée à Monte-Carlo « Don Quichotte » de Massenet et qui fait ses adieux à la scène également à Monte-Carlo en 1937 dans « Boris Godounov », Gunsbourg n’hésite pas à descendre l’idole de son piédestal.

« Ce colosse de stature n’avait qu’une petite voix de basse, mais assez jolie dans la demi-teinte et dont il savait se servir à merveille, car il était d’une intelligence et d’une roublardise qui frisait le summum. Il se connaissait bien et connaissait ses moyens, chose très rare chez un artiste. Tout de suite il avait compris ce qu’il pouvait tirer de sa stature et de sa petite jolie voix et surtout ce qu’il n’en pouvait pas tirer. Au théâtre, trois genres de scènes portent toujours sur le public : la mort, l’ivresse et la folie. Dans ces scènes, point n’est besoin de voix ni de talent supérieur. Un artiste quelconque se fera toujours applaudir s’il a de ces scènes à jouer.
Aussi, Chaliapine laissait-il les autres s’escrimer et se fatiguer dans des rôles de basses ou basses chantantes, tels que les Wotan de la tétralogie, les Hans Sachs des maîtres chanteurs ou des Marcels, des Brogni du répertoire romantique.

À quoi bon se surmener et s’exposer à des comparaisons désobligeantes ? Il a tout de suite vu le parti qu’on peut tirer de Boris Godounov et du Prince Igor.
Dans « Boris », sur les neuf tableaux qui composent l’opéra, Boris ne paraît que dans deux, et dans ces deux tableaux il y a une scène de folie et une autre scène de mort. Dans l’une et l’autre, nul besoin de grandes voix, au contraire dans celle de la mort la jolie petite voix dans la demi-teinte pouvait faire grande impression.
Dans le « Prince Igor », il n’y a également que deux scènes pour le rôle du prince Galitzki, deux scènes d’ivresse. Pendant toute sa carrière, Chaliapine s’est pratiquement tenu à ces deux rôles.

(…) Quand il s’apercevait que la publicité ne portait pas suffisamment, il avait un autre moyen de réclame : il faisait des scandales. Il discutait et protestait contre les chœurs, les artistes, l’orchestre, le chef d’orchestre et cela quelquefois devant le public qui s’en laissait imposer quelquefois, mais pas toujours. Il ne s’engageait jamais pour une saison ou pour plusieurs représentations, généralement une ou deux au plus et toujours dans « Boris », que non seulement il connaissait à fond, mais qu’il avait trituré selon ses besoins. Pas de respect pour la musique de l’auteur, il coupait quelquefois une mesure en trois, en quatre, faisait des pauses entre chaque note selon les effets qu’il pouvait en tirer et cela prenait auprès d’un public bien préparé par la publicité. »

Manifestement, tout n’allait pas pour le mieux entre le chanteur et son directeur ! Ce n’était pas le cas avec Enrico Caruso.

Caruso, le gentilhomme ténor

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Enrico Caruso © AA

Le plus célèbre ténor du monde qui gagnait des cachets fabuleux était pour Raoul Samuel Gunsbourg un homme simple qui tenait parole. Il rencontre Enrico Caruso à Paris en octobre 1914, en pleine guerre, au moment où l’artiste lyrique s’apprêtait à partir pour les États-Unis. Qu’allez-vous faire ? demanda-t-il à Gunsbourg . Et celui-ci lui répondit :

« Faire la saison ; certes ce ne sera pas brillant. Qui viendra au théâtre sous l’angoisse de la guerre ? Ah ! Si tu étais avec moi, peut-être que le public viendrait tout de même ! »

Alors Caruso lui dit : « Je viendrai, vous pouvez m’afficher ». Au mois de janvier 1915, Caruso déclare à son commanditaire Otto Kahn, banquier mécène et président du Metropolitan Opera de New York, qu’il doit partir. Cela représentait pour lui une perte de huit millions de francs par rapport ce qu’il aurait gagné par ses représentations, ses concerts et ses disques. Il n’avait pas de contrat écrit avec Raoul Samuel Gunsbourg. Et pourtant « il est parti. Il a perdu huit millions de francs pour tenir parole ».

Raoul Samuel Gunsbourg, compositeur

Gunsbourg a été aussi compositeur, mais ce n’est pas dans cet emploi qu’il est passé à la postérité. Lui-même dans ses Mémoires se contente de rappeler qu’il a écrit le poème et la musique de huit opéras – Le Vieil Aigle, Ivan le Terrible, Venise, Lysistrata, Maître Monole, Satan, Arial et Le Soleil de minuit, un ballet, une tragédie en vers et une comédie, sans compter des adaptations à la scène dont La Damnation de Faust de Berlioz et Les Contes d’Andersen de Grieg. Non, il ne veut pas parler de ces œuvres :

« Ou elles ne sont pas transcendantes et elles ne résisteront pas à l’épreuve du temps, ou vraiment ce sont des chefs d’œuvre annonciateurs et alors les années ou les siècles à venir leur donneront la place qu’elles méritent. »

Directeur de théâtre : un métier d’arrière-scène et pourtant de premier plan

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Raoul Gunsbourg, 1910 © AA

Cette histoire peu banale d’un musicien, impresario et directeur de théâtre qui a approché les plus grands artistes durant un temps exceptionnellement long et particulièrement riche en compositeurs et en interprètes, met à jour les joies et les inquiétudes d’un métier du spectacle vivant qui se situe en arrière-plan et dont on méconnaît souvent l’importance et les difficultés.

Le célèbre critique Francisque Sarcey, parlant de Gunsbourg, écrit dans « Le Temps » :

« Le théâtre de Monte-Carlo n’a longtemps été qu’une salle de concert où les fidèles de la roulette venaient entendre, entre deux parties, ou écouter discrètement un grand air d’opéra, une scène d’opérette et un morceau de symphonie. Gunsbourg est venu. Il a fait de ce théâtre un vrai théâtre où l’on vient pour assister d’un bout à l’autre à la représentation, pour écouter les plus célèbres artistes dans les meilleurs rôles ».

Photo à la Une : Raoul Samuel Gunsbourg © Opéra de Monte-Carlo

Localisation : Monaco
Auteur : Victor Ducrest
Date : 27 janvier 2021

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