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Béjart en quelques arabesques …

Béjart est de retour sur les grandes scènes estivales de la danse, ravivant quelques interrogations sur cet homme complexe qu’on a qualifié de « démiurge », fabricant infatigable de ballets, témoin de ce XXe siècle où se côtoient le classique le plus pur et le jerk le plus moderne. Béjart : « case vide » ? « colosse aux pieds d’argile » ? « géant de la danse européenne » ? « populaire » au sens de divulgateur de la danse contemporaine à l’échelle du grand public mais aussi de celui qui cède à la facilité ? On a dit de lui qu’il était capable du meilleur comme du pire. Quel compliment indiscutable que d’être capable du meilleur !

Maurice Bejart et Jean Vilar - Festival Avignon 1966

Béjart est une figure emblématique de la danse du temps présent. Aujourd’hui, en 2021, il reste toujours vivant à travers les élèves de son école-atelier Rudra Béjart Lausanne qui ont donné en juillet au théâtre antique de Vaison-la-Romaine « Études », un spectacle créatif et dynamique qui met en valeur ce qu’ils ont appris du maître de la danse contemporaine, et par le Ballet Béjart Lausanne qui a dansé aux Chorégies d’Orange le « Ballet for Life », créé en 1997 en hommage au danseur Jorge Donn et au chanteur Freddie Mercury, morts du Sida.

Qui est donc celui dont le nom d’emprunt rappelle une certaine Armande dont l’époux fut un certain Molière ? À cette question, Béjart répond lui-même avec un clin d’oeil dans sa Lettre à un jeune danseur en disant : « Je suis contemporain, post-africain, pseudo-classique, minimo-japonisant, moderno-argentin, folklorico-rétro et indo-petipatiste », en référence au célèbre maître de ballet russophile Marius Petipa. De quoi avoir envie d’en savoir un peu plus sur ce chorégraphe qui est l’auteur de plus de 300 ballets, et qui a été formidablement encensé comme il a été très rudement critiqué.

Maurice Béjart, Marseillais, d’abord

« Lorsque l’on me demande si je suis Français, dit Béjart, je réponds : Marseillais ! »

Maurice Bejart par Marcel Imsand - Lausanne

Maurice Béjart par Marcel Imsand – Lausanne

À l’instar de Marius Petipa, le petit « Maurissou », comme l’appelait son père, a vu en effet le jour à Marseille, mais un peu plus d’un siècle après son illustre aîné russophile. Béjart aurait aujourd’hui 94 ans. Il est né dans la ville phocéenne le 1er janvier 1927, juste pour bien commencer l’année ! Il y a vécu 18 ans et y passe toute la période de la « grande guerre » : il a 12 ans quand elle commence et 18 ans quand elle se termine en 1945. Même s’il fut assez critique à l’égard de Marseille, même si Paris, Bruxelles et Lausanne ont occupé la plus grande partie de sa vie professionnelle, même si le Japon était sa deuxième patrie, il est toujours resté attaché à Marseille, la ville de son enfance.

En fait, à part Marseille, les lieux où il a été domicilié ont eu pour lui une importance relativement secondaire. « Il paraît que j’ai habité pendant vingt-cinq ans à Bruxelles. Mais je n’ai jamais vécu à Bruxelles… Je vivais dans des studios de danse, dans des loges, des coulisses, et sur des scènes de théâtre. Je mangeais, je travaillais, je me reposais, je réfléchissais, j’étais amoureux dans des salles de répétition, dans des cantines, dans des couloirs, où allaient et venaient des danseurs qui finissaient par me faire croire à la valeur de mes chorégraphies à force de les danser mieux que je ne les leur montrais. »

Une mère « belle et élégante »

De sa mère, Germaine, qui est devenue pour lui une figure mythique, il a peu de souvenirs sinon qu’elle était « belle et élégante ». Elle quitte le monde des vivants lorsque Béjart à 7 ans, suite à une terrible leucémie.
Et Béjart, qui aime sublimer les moments importants de sa vie personnelle, fit du souvenir de sa mère un ballet au nom symbolique « Casse-noisette », le nom du ballet de Marius Petipa, sur une musique de Tchaïkovski. Alors ce n’est pas l’histoire de Marie comme dans les Contes d’Hoffmann, ce n’est pas non plus l’histoire de Clara comme dans le ballet-féerie de Tchaïkovski, mais c’est l’histoire de Bim, un autre lui-même, le nom qu’on lui donnait quand il était petit.

Gaston Berger et Maurice Béjart

Gaston Berger et Maurice Béjart

Un père « à tout faire »

Son père, Gaston Berger (1896-1960), était un philosophe qui s’est fait connaître au moins dans deux grands domaines : la caractérologie et la prospective ou l’étude des futurs possibles. « J’avais un père, disait-il, qui me servait de père, de mère, de copain, de confesseur, de maître ».

Ce père « à tout faire », il l’a profondément aimé dans son enfance ; il ne l’a pratiquement plus revu ensuite, mais il l’a retrouvé par les livres après sa mort en 1960 d’un accident de voiture. Il faut dire que son parcours n’a pas été ordinaire.
Gaston Berger est né en 1896 à Saint-Louis du Sénégal. Son père, donc le grand père de Béjart, était un mulâtre. Son grand-père, c’est-à-dire l’arrière-grand-père de Béjart, était officier colonial marié avec une Sénégalaise, Fatou Diagne, née à Gorée.
D’où l’attachement de Béjart à l’Afrique et plus particulièrement au Sénégal et à Léopold Sédar Senghor dont il fut l’ami. Gaston Berger fut patron d’une usine d’engrais à Marseille, puis docteur en philosophie, professeur d’université et directeur général de l’enseignement supérieur au ministère de l’éducation nationale, une carrière pour le moins singulière.

Quand Béjart en parle, il se souvient d’un père « monstrueusement doué. Il savait tout faire : chanter et jouer, skier et nager, cuisiner, fabriquer nos jouets, écrire des textes sur la mystique ou sur la chimie des parfums, jouer de la guitare hawaïenne, parler chinois. De plus, il dessinait. Parfois, tant de facilité m’humiliait. La danse est le seul art où je ne l’ai pas vu triompher !  (…) « Aussi loin que vont mes souvenirs, je voulais être acteur, chanteur d’opéra, musicien. Plus tard, j’ai compris que la danse était le seul domaine laissé libre par mon père. »

La danse ? Une rencontre accidentelle pour Maurice Béjart

Sa passion première si l’on peut dire ne va pas du tout à la danse mais plutôt au théâtre : il voudrait devenir metteur en scène, après avoir rêvé en Camargue de devenir torero. Mais finalement la guerre de 39-45 en décide autrement. Les privations alimentaires ont fragilisé Maurice et le médecin de famille conseille à son père de lui faire faire du sport. On ne peut pas dire que ce soit vraiment la tasse de thé du futur chorégraphe et c’est ainsi que son père a l’idée de lui faire faire de la danse.
Il commence la danse à Marseille, alors qu’il est lycéen, avec une professeure italienne redoutable, Mme Gianacci, ancienne étoile de la Scala de Milan, qui mène ses élèves à la baguette, qui le traite de « feignasse » et n’est pas persuadée de son génie transcendant. C’est pourtant ainsi que le jeune Maurice se prend de passion pour cet art, le travaille durement en suivant en même temps les cours de l’école de danse de l’opéra de Marseille. En 1945, il entre dans le corps de ballet, première marche pour devenir danseur professionnel. De « Bim » comme on l’appelait quand il était enfant, il devient « Béjart ».

Ecole Rudra Béjart Vaison Danses 2021

École Rudra Béjart Lausanne – Festival Vaison Danses 2021 © AA

Le studio Wacker, « la Mecque de la danse mondiale »

A 19 ans, en 1946, Maurice Béjart quitte Marseille pour Paris. À son arrivée à Paris, Béjart s’installe pendant plus d’un an dans une petite chambre de bonne sans eau ni électricité au métro Pigalle. À quelques pas du célèbre studio Wacker, rue de Douai. C’était vétuste et Béjart se souvient d’un immeuble un peu crasseux qui ressemblait à « une immense maison de passe pour danseurs ».
Mais en même temps, cet endroit était réputé et très recherché, au point qu’on l’appelait « la Mecque de la danse mondiale ». On y faisait de la danse classique mais aussi des claquettes et du jazz. C’est là qu’on pouvait rencontrer ceux des meilleurs professeurs russes exilés qui étaient restés en France après la Révolution de 1917 ou qui avaient appartenu aux ballets russes de Diaghilev ; et les meilleurs danseurs de l’opéra, comme la super étoile Yvette Chauviré ou Roland Petit, qui venaient prendre des cours supplémentaires. C’est là aussi que Béjart a croisé Janine Charrat (1914-2017), cette enfant prodige de la danse qui lui fera plus tard des chorégraphies pour le Ballet du 20e siècle et qui conseillera au directeur du théâtre de la Monnaie à Bruxelles de l’engager à sa place : il y restera 27 ans !
Mais la danse, il l’a apprise aussi ailleurs que dans les studios, et autrement. C’est lui qui le dit lorsqu’il s’adresse aux jeunes danseurs :« J’ai appris la danse, en marchant dans la nature, en regardant mes chats, en découvrant le monde, en regardant ma grand-mère faire la soupe au pistou.. », bref en faisant beaucoup d’autres choses que suivre les conseils de ses maîtres.

Béjart, un danseur ordinaire, un chorégraphe hors du commun

Techniquement, Béjart ne s’est jamais pris pour un danseur surdoué. Mais « il voulait dire des choses ». « J’ai donc dû inventer, dit-il, de nouveaux gestes, de nouveaux enchaînements de pas. Et comme j’avais des problèmes, des problèmes de corps – je me trouvais petit (il mesurait 1,70m), les jambes courtes, mais j’avais des épaules, un dos, un regard – ça m’a donné de la force, beaucoup plus de force que si j’avais été doué. »

La danse, rien que la danse

« La danse était sa vie »

La Fondation Maurice Béjart a répertorié à peu près 330 ballets créés par le maître de la danse moderne entre  » Symphonie pour un homme seul « (1955) qu’il considérait comme son opus numéro 1 et « Le Tour du monde en 80 minutes » (2007) qu’il a laissé inachevé, sans compter les différentes versions d’une même oeuvre ou les spectacles sous forme de « soirées », d’hommages, de pots-pourris ou de « galas » faits d’assemblages originaux d’oeuvres déjà existantes. On peut dire que c’est une œuvre incroyablement prolifique, très diverse, « disparate » ou « éclectique » diront certains, dont l’unité en tout cas pour Béjart réside dans le fait qu’elle se veut une recherche permanente.
Pour le statisticien, en cinquante-deux ans de création, Béjart a produit en moyenne six ballets par année. Un tous les deux mois ! Mais trêve de statistiques, sinon pour dire qu’il fut un producteur particulièrement généreux, un bourreau de travail, et qu’il a mené une existence entièrement dédiée à la danse. Peu mondain, Béjart ne vivait que pour la danse… et ses danseurs. Il s’ennuyait autrement. Sa cousine, la réalisatrice Nadine Trintignant, avait prévenu : « Sans danse, il meurt demain matin » La danseuse espagnole Elisabet Ros, assistante à la direction artistique du Ballet Béjart Lausanne ne dément pas : « La danse était sa vie ».
Pour lui, dans l’histoire des arts vivants, « le 20e siècle est et sera pour le ballet, ce que le 19e fut pour l’opéra et le 18e pour théâtre. Cet art rapide, visuel, sensuel et émotif qui se passe de l’intellect dialectique, doit retrouver sa place dans la vie quotidienne, à l’école, dans la rue, dans la vie ». Cette conviction il l’a exprimée pour dire l’angoisse et la solitude, l’amour, la vie et la mort, l’humanisme et la fraternité.

Le sacre de la danse

Maurice Bejart en premier communiant

Maurice Béjart en premier communiant

On ne peut pas parler de Béjart sans évoquer ses rapports à la religion et de manière plus générale à la spiritualité qui tient une place centrale dans sa vie et dans son travail de création. Pour lui, la danse est un langage universel et elle est ce qui rapproche le plus du divin », parce que « la danse est un phénomène sacré par excellence. On ne peut pas séparer le phénomène chorégraphique et le phénomène religieux. Et dans la mesure où il subsiste une parcelle de phénomène religieux dans la danse, la danse reste de la danse. Supprimez toute religion, la danse n’est plus rien, la danse est vide : la danse est absolument un corps sans âme, la danse est inutile. »

« Je vois mon cheminement spirituel comme une grande continuité »

« Tant que la danse sera considérée comme un rite, rite à la fois sacré et humain, elle remplira sa fonction ». En même temps, il disait : « Je crois que plusieurs chemins mènent, peut-être pas à Rome, mais à Dieu ».
Il connaît une enfance très catholique. Son père était un fervent pratiquant. Dès les années 1960 il se plonge dans les rites hindouistes, puis on a dit qu’il s’était converti à l’islam chiite en 1974 après une rencontre en Iran avec le maître soufi, Nur Ali Elahi (1895-1974), qui professe que « la fin ultime de chaque créature est de parcourir, entre le moment de son apparition à l’être et son retour à l’origine, les étapes nécessaires à son perfectionnement ».

D’ailleurs « Se convertir est un verbe qui ne me convient pas », disait-il. «En Europe, on m’a tout de suite déclaré converti à l’islam. La conversion implique de renier ce qui a précédé. Or, je ne renie rien. C’est pour cela que je parle peu de ces choses. Il faut les vivre, c’est tout.» « Rencontrer l’islam ne m’a pas une seconde détourné de mon enfance catholique, ne m’a pas empêché d’être un fervent adepte du bouddhisme et ne m’a pas fait perdre l’amour d’autres merveilles de l’esprit. Je vois mon cheminement spirituel comme une grande continuité », ajoutait-il.

De Mudra à Rudra, l’école-atelier Béjart Lausanne

Maurice Bejart en Inde-1967

Maurice Béjart en Inde-1967

Béjart est un danseur et un chorégraphe mais c’est aussi quelqu’un qui tout au long de sa vie s’est préoccupé de pédagogie. La danse est par nature éphémère et pour la rendre durable, il est nécessaire de former de jeunes danseurs.
C’est pendant qu’il est à Bruxelles, entre 1970 et 1988, que Béjart fonde et dirige l’école « Mudra », dont il crée un double à Dakar (1977-1985), soutenu par le président Léopold Sédar Senghor.
Ce nom de « Mudra » est un mot qui en sanskrit veut dire « geste rituel », ce qui rappelle que Maurice Béjart, indépendamment de sa proximité spirituelle avec l’hindouisme, tenait la danse pour une manifestation du sacré. La mudra est une position codifiée et symbolique des mains, très utilisée dans la danse rituelle.
En septembre 1992 lorsque Béjart quitte Bruxelles pour se rendre à Lausanne, l’école Mudra se transforme en école-atelier Rudra-Béjart dont le titre est également inspiré par l’hindouisme. Rudra est un autre nom de Shiva, un dieu à plusieurs faces, à la fois chasseur et berger, ambivalent comme l’est la complexité, comme l’est peut-être la danse de Béjart.
Ouverte à une quarantaine d’élèves de nationalités différentes, cette école-atelier privée leur dispense un enseignement gratuit pendant deux ans. L’idée était de créer un atelier multidisciplinaire à partir de la danse, la notion d’atelier impliquant une recherche personnelle de chaque danseur pour se développer. C’est ainsi qu’à l’École, Béjart introduit des cours d’arts martiaux, comme le kendo, art martial japonais qui se pratique à travers des combats au sabre, comme le faisaient autrefois les samouraïs.
Pour Béjart, l’enseignement doit dépasser le strict apprentissage de la danse : c’est dire que sur une base classique, il faut aborder les autres danses, le flamenco, le théâtre, les percussions, le mime, le chant. C’est en ce sens que les écoles de Béjart ont été et sont novatrices.

« Je dépoussière »

« Je ne suis pas révolutionnaire, je dépoussière »

Alors, révolutionnaire, Béjart ? Certains l’ont pensé, d’autres l’ont dénié comme étant néoclassique et peu original. Maurice Béjart, lui, a répondu : « Je ne suis pas révolutionnaire, je dépoussière ». Son style chorégraphique s’inscrit en effet dans une tradition très classique : celle de l’école russe, qu’il a admiré toute sa vie au point de n’engager dans ses compagnies que des maîtres de ballet issus de cette lignée.
Mais ce qu’il appelle « dépoussiérage » a réussi  à accrocher le « non public » de la danse, en parlant de l’actualité et en utilisant des espaces insolites par rapport à la tradition du ballet, comme par exemple le Palais omnisports de Paris-Bercy, le Cirque royal de Bruxelles, les Arènes de Vérone ou les ruines de Baalbek au Liban. « J’ai toujours voulu, dit-il que la danse puisse être offerte au plus grand nombre, qu’elle puisse être montrée dans les stades et autres place publique et non dans des espaces confinés pour un public d’aficionados.

Ce dépoussiérage a réussi à aller à l’essentiel, en montrant les corps, en épurant les décors, à mettre au premier plan des chœurs et des corps masculins, à métisser sa danse et ses danseurs à travers les cultures du monde, à métisser les arts en effaçant les frontières entre la danse, les musiques, le cinéma, l’art de la lumière, à baisser les barrières entre l’intellectuel et le sensuel.

Pour un dépoussiérage, ce n’est tout de même pas si mal !

Photo à la Une : Maurice Béjart et Jean Vilar – Festival Avignon 1966

Auteur : Victor Ducrest
Date : 3 août 2021

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