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Rencontre intemporelle : Gassman « Le Magnifique »

Ce n’est pas tous les jours que Vittorio Gassman vous donne rendez-vous à 9h du matin au bar de l’Hôtel de Paris de Monte-Carlo et vous offre (d’office!) un double whisky*… Aussi, ça ne se refuse pas ! C’était hier dans les belles années 80… Cette année-là, Vittorio Gassman, après le Festival d’Avignon, serait pour un soir sur la scène du Théâtre Princesse Grace, l’invité du « Printemps des Arts ». Ce Printemps-là n’était pas vraiment comme les autres, il nous apportait dans son cortège d’artistes, un « fou de la scène », celui pour qui « La vie est un théâtre » : Vittorio Gassman.

La salle écrin du Théâtre Princesse Grace recevait l’acteur et comédien italien Vittorio Gassman, ce disciple d’Aristote et d’Hippocrate pour qui « La maladie est le souffle de l’acteur, la catharsis transformée en purification. « Gassman le magnifique » était là le temps d’une soirée pour nous proposer la comédie de la dérision, mais surtout une histoire d’amour avec les spectateurs devenus acteurs. Enfin, peut-être… s’ils acceptaient d’être ses complices ! Un jeu, un défi : dialoguer, écrire la pièce avec le public …

C’était hier à Monte-Carlo…
Une rencontre unique avec Vittorio Gassman, dans les années 1980, à l’Hôtel de Paris de Monte-Carlo.

Imprévisible Vittorio Gassman qui s’étonne et s’amuse de sa personne

Affectueux, jaloux, volage, sérieux, adorant aujourd’hui les voyages détestés hier, devenu riche et fort content de l’être. Pourquoi ? « Pour le plaisir de dépenser », de mener une vie agitée qui l’enchante, tout en traînant son esprit de clan, jetant un regard lucide sur l’éloge de la folie indissociable de la scène… Ce soir-là un envoûtant « Parfum d’homme » flottait autour de cet être magnétique… Au cinéma, Ettore Scola en fera son acteur fétiche, avec lui il tournera dans une dizaine de films, le premier en 1964 : « Parlons femmes », suivront « Nous nous sommes tant aimés », « La famille », « La Terrasse ». Le théâtre, sa première passion, sera nourrie par son Maître Silvio D’Amico : « C’était en 1941, à L’Académie Dramatique de Rome : D’Amico m’a insufflé l’enthousiasme, la folie, les premières traces de la maladie… »

Rencontre intime, intemporelle de l’acteur de cinéma et de théâtre, Vittorio Gassman

Viviane Le Ray – ProjecteurTV : Votre formation théâtrale est je crois le savoir classique. Puis-je vous demander quels ont été vos Maîtres ?

Vittorio Gassman : J’ai eu de très bons professeurs à l’Académie d’Art Dramatique de Rome, devenue d’ailleurs très mauvaise ! Un cours de théâtre dépend des gens qui enseignent, j’ai rencontré là en leur temps, de très bons professeurs qui m’ont été utiles, ces rencontres ont toujours été très agréables, c’est peut-être le plus important. Mais, en 1941, il y avait là des gens très bien qui entouraient le moteur central : Silvio d’Amico. D’Amico fut un Maître fabuleux, il m’a insufflé l’enthousiasme, la folie, les premières traces de la maladie…

Viviane Le Ray : Vittorio Gassman, jouer la comédie serait donc une forme de maladie ?

Vittorio Gassman : Pour être acteur il faut être fou… notre métier exige une certaine dose de maladie mentale. C’est ma théorie de base…Lorsque j’ai eu à écrire une sorte de manifeste pour l’Atelier théâtral de « La Bottega » que je dirige à Florence, je n’avais rien d’éternel à dire, alors j’ai composé un poème ironique mais sincère à propos de la maladie mentale dans le théâtre, cette Bottega est une sorte d’hôpital à l’envers, un lieu non pas pour guérir les patients mais pour les rendre encore plus malades ! Après tout Aristote, Hippocrate sont les Dieux grecs qui président au domaine théâtral : la Catharsis (pour dire au moins un mot snob dans la conversation!), est un mot utilisé d’une façon critique, pour le théâtre, par le plus grand des experts : La catharsis c’est la « purge » !

Viviane Le Ray : Certains films, comiques, vous ont été reprochés, était-ce un jeu d’acteur ou la manière de vous payer le luxe de faire ce que vous vouliez plus tard ?

Vittorio Gassman : Disons cela… Mon histoire avec le cinéma est plus accidentée que mon histoire avec le théâtre. C’est vrai ! J’ai tourné mon premier film en 1946. On a cherché alors à exploiter dans des films très mauvais, un physique que j’avais, cela a donné des résultats abnormes (SIC !). On m’a donné des rôles antagonistes, de personnages de durs comme dans « Riz Amer », « Anna ». J’ai tourné une trentaine de films, tous plus horribles les uns que les autres. Une galerie monstrueuse qui a atteint son sommet pendant deux années passées à Hollywood. J’ai tourné là-bas 4 films dignes du Musée des horreurs. La Honte !

Viviane Le Ray : A ce propos, j’ai lu quelque part que vous vouliez régler vos comptes avec « l’Amérique inculte » ?

Vittorio Gassman : Dans un de mes livres, j’ai parlé de l’Amérique parce que le bien et le mal s’y mélangent partout avec beaucoup de style… J’y ai connu la situation cinématographique des pires années, la splendeur et l’envergure du cinéma romantique avec ses grandes stars n’existaient déjà plus. Le cinéma américain que j’apprécie aujourd’hui n’était pas encore né. J’étais jeune « assez beau garçon », comme ils disaient ! Les américains n’ayant guère de fantaisie j’étais pour eux le typique « Latin Lover » romantique à l’eau de rose que j’ai toujours détesté. J’avais beau leur dire (très snob!) : « Écoutez, je suis un intellectuel, je lis Proust, je prépare Hamlet, je ne peux pas jouer « les très cons » ce n’est pas pour moi », la réponse était toujours : NON ! Alors j’ai tourné ces 4 films épouvantables dont « Sombrero », le titre déjà à lui seul évocateur, il laisse rêveur. Un autre s’appelait, ce qui semble incroyable : « Rhapsodie Chef-d’œuvre », c’était l’histoire d’un duel entre un violoncelliste et un pianiste (John Erickson) amoureux d’Elisabeth Taylor ! Tout un programme… Finalement ils se sont débarrassés de moi et moi d’eux !

Viviane Le Ray : Le théâtre est votre première et plus grande passion, les Italiens le savent, considérez-vous le cinéma (qui vous a rendu populaire en France), comme un Art mineur par rapport au théâtre ?

Vittorio Gassman : On ne peut pas établir de hiérarchie, le cinéma et le théâtre sont à l’évidence les deux branches d’un même arbre. Ils ont des traits communs et opposés. L’opposition fondamentale que j’entrevois est que le cinéma est un art réaliste tandis que le théâtre est un art de métamorphose : c’est de l’alchimie ! L’acteur est roi sur la scène plus que l’auteur. Paradoxalement on peut concevoir un théâtre sans auteur mais pas sans acteur… Au cinéma les rênes sont dans les mains du metteur en scène. Je joue instinctivement, la psychologie « m’e……. », elle a beaucoup plus à voir avec le cinéma, art réaliste qui dépend du quotidien. Cela dit j’aime alterner. Ne croyant pas à une autre vie je ne travaille pas pour l’éternité, en conséquence je ne me prends jamais tellement au sérieux. Dans mon cours je conseille à mes jeunes élèves de faire tout ce qu’ils font le mieux possible, mais toujours avec une marge de jeu, de détachement, d’ironie toujours. C’est ainsi qu’est née l’aventure d’Avignon (que je vais réitérée ce soir à Monaco), un dialogue fort, enrichissant avec le public, c’est une arme que je tente de léguer aux jeunes qui m’approchent…

Viviane Le Ray : Votre première pièce de théâtre, votre premier rôle ?

Vittorio Gassman : « La Nemica », deux ans après mon entrée en cours à Rome, il avait fallu remplacer un comédien qui s’était bagarré avec la « Lady » de la compagnie, on a demandé un acteur à la mémoire rapide, seulement cela ! On m’a engagé. Trois ans plus tard je créais ma première compagnie. J’ai eu beaucoup de chance et la chance est un facteur très important, sans elle je n’aurais pas « tenu ». la chance a fait que je n’ai pas connu la longue attente… En revanche, je l’ai payé car grisé, je me suis dit « Je suis arrivé », j’ai alors fait la dure expérience qui vous apprend que l’on n’arrive jamais…

Viviane Le Ray : Vous avez tourné avec des réalisateurs comme Mario Monicelli, qui vous a offert votre premier rôle comique « Le Pigeon », mais aussi avec Dino Risi : « Parfum de femme » (1974), de nombreux films avec Ettore Scola, des cinéastes qui ont en commun de porter un regard amer, lucide, sur notre société. Fellini est étrangement absent de votre Panthéon ?

Vittorio Gassman : Je n’ai jamais tourné avec Federico Fellini, et pourtant il y a bien eu une tentative pour un film qui avait pour titre « Mastorna » mais il a été annulé 5 jours avant le début du tournage pour des raisons mystérieuses. Fellini croyait aux forces mystérieuses, auxquelles je ne crois pas. Je demeure un très grand admirateur de Fellini parce qu’il avait beaucoup de mes défauts, pas tous, il était très menteur par exemple, mais il avait un authentique sens de l’humour et puis il avait peur de tout, c’était un être adorable.

Viviane Le Ray : Je vais vous énumérer une liste de « On dit » qui courent sur vous… Vous seriez « narcissique », « arrogant », « affectueux », « jaloux » » ! « On a ajouté « présomptueux », « cruel », « snob » !

Vittorio Gassman : Tout ça ! Qui a dit ces mots doux ? Une femme ? « Narcissique » ? Certes je suis acteur… Mais à mon âge on est moins narcissique, j’ai eu le temps de développer une technique de défense et d’éloignement ! « Arrogant ? Je ne le crois pas. « Affectueux », « Jaloux » ? Cela va ensemble, je suis un être humain, j’ai un cœur moi aussi ! Même si je ne me rappelle pas toujours s’il est à droite ou à gauche, il bat, il aime, il est vivant… « Snob » je ne le suis pas mais j’aimerais l’être, je vais y penser pour mon second livre vous venez de me donner une idée : écrire une autre biographie qui commencerait par « je suis né à Londres, ou à Monte-Carlo, en 1936… »

Viviane Le Ray : Après tout comme l’a écrit Kafka, qu’entre autres auteurs, vous convoquerez ce soir comme en Avignon : « Le bien en un certain sens est désolant »

Vittorio Gassman : C’est une bien belle pensée que je pourrais faire mienne. Je vais vous en offrir une autre (pour le snobisme de notre conversation !) en vous citant Cioran, auteur roumain qui écrit dans l’un des français les plus purs, un aphorisme d’un pessimisme gracieux et remarquable : « Rien n’existe ni même la pensée que rien n’existe… »

Viviane Le Ray : Qu’existe-t-il, Vittorio Gassman, dans la vie en dehors de votre passion pour la scène ?

Vittorio Gassman : J’aime seulement trois choses dans la vie, s’il fallait une classification, je placerais, à la première place, les rapports avec mon fils. Attention… ce n’est pas que je sois un père particulièrement réussi, mais je crois que ces rapports sont le grand mythe, le « mystère le plus mystérieux », le plus grand. Derrière ex-aequo, je dirais : l’amour et la parole. La parole dans le sens large qui comprend le théâtre, la littérature, l’art, l’amitié aussi, parce que l’amitié grandit avec les mots, les mots sont très, très importants, ils renferment la chaleur, si on les écoute, on s’abandonne.

Viviane Le Ray : L’Amour, à propos, qu’en dites-vous ?

Vittorio Gassman : Dans l’amour l’élément physique est très important, mais s’y greffe l’élément grotesque que j’appellerai « Utopie du bonheur ». La complicité, le jeu sont alors essentiels pour que l’amour survive.

Viviane Le Ray : Le bonheur serait donc bien une utopie ?

Vittorio Gassman : Le bonheur c’est la totale stupidité !

Viviane Le Ray : « On » m’a dit encore : « Gassman s’y connaît en chute ». La chute de notre entretien, de cet article, vous me la soufflez ?

Vittorio Gassman : Les chutes d’une rencontre sont précieuses dans la vie comme au théâtre… Je dirai qu’un final est beau s’il n’est pas dans la forme totalement finalisé, c’est le mieux qui puisse se passer, interrompre pas finir… Ce soir je dialoguerai avec le public. Venez. Interrompez-moi. Venez me rejoindre sur la scène…

*L’abus d’alcool est dangereux, Consommer avec modération.

Photo à la Une : Rencontre avec Vittorio Gassman au Bar de l’Hôtel de Paris de Monte-Carlo, par notre journaliste Viviane Leray (à droite) dans les années 1980

Localisation : Monte-Carlo
Auteur : Viviane Leray
Date : 28 mai 2021

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