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Portrait de Pierre-François Heuclin : « Accepter l’inchangeable, et travailler sur le changeable »

Pierre-François Heuclin est tombé dans le bouillon artistique à l’âge de 13 ans, où en regardant pour la première fois la télévision couleur, il fût émerveillé par un spectacle de danse avec le grand Rudolf Noureïev. Devenu alors danseur classique, puis artiste complet dans une compagnie lyrique familiale, ses rencontres et son talent l’ont emmené pas à pas, jusqu’à l’Opéra de Paris. Également directeur général du Festival de Gordes et directeur artistique du Festival Vaison Danses, rencontre avec un passionné, où brillent dans ses yeux la curiosité, la bienveillance et la sensibilité.

Pierre Francois heuclin directeur artistique Vaison Danses

Portrait de Pierre-François Heuclin, directeur artistique du festival Vaison Danses, directeur général du Festival de Gordes et directeur de production de l’Opéra National de Paris.

Pierre-François Heuclin, un directeur de festival qui fait passer l’humain avant tout

C’est dans cette période troublée de Mars 2021 que nous avons rencontré Pierre-François Heuclin, homme d’art et de culture, dont la bienveillance et l’optimisme font partie de son crédo. Une rencontre « comme à la maison » dont on sort sur le chemin de l’espoir, avec le sourire aux lèvres.

« Je ne suis pas fils de … »

« Accepter l’inchangeable, et travaillez sur le changeable »

ProjecteurTV.com – Marie-Céline Solérieu : Comment avez-vous vécu cette année troublée ?

Pierre-François Heuclin : J’essaie de rester optimiste. J’ai une devise d’un psychanalyste des années d’après guerre : « Accepter l’inchangeable, et travailler sur le changeable« . J’aime beaucoup cette devise, pour ce qu’elle dit évidemment, mais aussi parce que dans cette devise il y a le mot « travailler », qui est un mot qui est important dans ma construction. Mon père me disait tout le temps : « Quand le travail va, tout va. »

MCS : Ah oui, moi aussi j’ai entendu ça. (rires)

Pierre-François Heuclin : Voilà, les injonctions parentales. Pour moi elle a fonctionné, j’ai beaucoup travaillé, et je travaille beaucoup à construire demain – je n’ose pas dire l’après Covid, on ne peut pas le dire aujourd’hui. Je ne suis pas du tout dans la plainte, je n’ai pas le droit de me plaindre, mais je n’avais qu’une activité artistique et culturelle multiple. Je travaille à l’Opéra de Paris, je travaille pour Vaison Danses, pour le Festival de Gordes, et moi j’habite Paris. Tous les soirs – car comme vous je suis un passionné, presque un boulimique de spectacle vivant – je suis au spectacle en temps normal. Le 13 mars 2020, j’étais au spectacle, et le 14 tout était fini. On ne nous a pas laissé de répit, pour les restaurateurs ça a été encore pire, on ne leur a pas laissé le temps de vider leurs frigos. Il y a eu un gâchis terrible à ce moment-là.

MCS : Quel est votre rôle à l’Opéra de Paris ?

Pierre-François Heuclin : À l’Opéra de Paris – j’aime bien faire un peu l’histoire – j’ai été engagé le 1er février 1996 comme régisseur général de production, donc vraiment au centre d’une production, du premier jour de répétition, voire avant, jusqu’à la dernière représentation. On est au cœur de la production, sur le plateau, en studio de répétition, l’interlocuteur principal du chef d’orchestre, du metteur en scène, des artistes, en lien avec la direction et tous les services de la maison. J’ai fait ça jusqu’en 2000, donc on fait du ballet, de l’opéra, on est à Garnier, à Bastille et en gros on avait en charge six à sept productions par saison. Je faisais partie d’un service qui s’appelait la « direction de la scène ». Je suis issu du plateau, je suis né quasiment sur une scène de théâtre.

MCS : Vraiment ?

Pierre-François Heuclin : Pas vraiment, mais presque ! En tout cas à l’âge de 13 ans j’étais sur un plateau de théâtre.

MCS : Parce que vous êtes issu d’une famille d’artistes ?

Pierre-François Heuclin : Pas du tout ! Au contraire, je ne suis pas « fils de ».

Pierre-François Heuclin, une image, un destin

MCS : Comment en êtes-vous venu au côté artistique alors ?

« On aura la télévision quand il y aura la télévision en couleur »

Pierre-François Heuclin : Bon, je vais vous raconter la légende (rires).

J’ai commencé par la danse classique, je voulais être danseur classique, ce que j’ai été, un peu. Je suis né en 1957 à Douai, et à la fin des années 1960 on n’avait toujours pas la télévision à la maison. Mon père avait toujours dit « On aura la télévision quand il y aura la télévision couleur ». Mais de temps en temps mes parents sortaient au théâtre, et on était alors gardés par une nounou qui elle, avait la télévision. Le mardi ou mercredi soir, il y avait des spectacles de variété, il y avait « Âge tendre et tête de bois« . J’avais la possibilité de regarder ces émissions et j’étais déjà fasciné par ce monde du spectacle. Lors d’un Noël, en 1967 ou 1968, quand la télévision couleur est apparue, un installateur est venu mettre la télévision en couleur chez nous, a appuyé sur le bouton : et là je vois un spectacle de danse, je vois Rudolf Noureïev danser. C’est la première image que j’ai vue à la télévision couleur, et ça m’a complètement retourné, ému, bouleversé. Intérieurement, je me suis dit « c’est magnifique, c’est ce que je veux faire, je veux être danseur classique ». Il y a eu de la lutte entre mes parents et moi. J’ai réussi à me faire inscrire au cours de danse municipal, qui à l’époque avait lieu à la Maison des Jeunes et de la Culture de Douai.

Pierre Francois Heuclin directeur festival de GordesD’une compagnie lyrique familiale à l’Opéra National de Paris

J’ai eu un premier professeur pendant un an, puis un nouveau professeur est arrivé. Cette professeur avait une compagnie lyrique, et donc ni une ni deux, au bout de trois ans de danse, j’ai dansé dans les spectacles lyriques au spectacle municipal de Douai – j’avais treize ou quatorze ans. Comme c’était une toute petite compagnie familiale, j’ai été baigné dans l’univers du spectacle comme un artisan. On sortait les panières de costumes du camion, on les mettait sur les portants et ainsi de suite. Pendant les spectacles, il y avait les changements de décor, on participait, on portait les meubles, les accessoires. J’ai eu conscience très vite que le spectacle c’était un tout. Quand la danse s’est arrêtée, j’ai voulu absolument rester et travailler dans un théâtre, et j’ai donc fait de la régie. Jusqu’à l’Opéra de Paris en 1996, j’ai eu un parcours de régisseur de scène, de régisseur général, d’assistant à la mise en scène, de réalisation de mise en scène, j’ai fait quelques mises en scène moi-même, en ayant quelques responsabilités ci et là, en Province, en Région. Mon parcours a commencé à Metz, puis à Nantes, à Bordeaux et puis après à Paris. J’ai toujours eu cette envie d’évoluer, mais ce n’était pas évoluer vers le pouvoir ou vers les responsabilités, c’était évoluer vers autre chose, apprendre d’autres choses.

J’ai donc quitté l’Opéra de Paris un an en 2006, car j’avais postulé via une petite annonce pour le poste de direction de la production artistique à l’Opéra de Lyon. J’ai été pris, j’ai fait ça pendant un an, puis pour des raisons de personnes, je suis revenu à l’Opéra de Paris où j’avais pris un an de congé sabbatique. Je suis revenu pour faire mon travail de stage manager qui me plaisait énormément. J’avais surtout envie de faire un spectacle qui était programmé, avec Emir Kusturica, de vivre avec lui pendant le temps de la production. J’ai demandé un congé à l’Opéra de Lyon pour faire « Le temps des gitans » en version scénique, en opéra rock, puis j’ai décidé de ne pas repartir à Lyon. Et le hasard a voulu qu’on me propose le même poste qu’à Lyon à Paris : directeur de la production artistique, de 2007 à 2015. En 2015 j’ai été nommé directeur général avec plusieurs missions, dont l’une était plutôt pour le développement à l’international. On avait le projet de créer un département « Opéra de Paris Conseil » comme un peu « Le Louvre Conseil » qui a vu l’ouverture du Louvre à Abou Dabi, mais ça n’a pas abouti. Donc je quitte l’Opéra de Paris dans un mois et demi, je prends ma « retraite » de l’Opéra de Paris mais pas d’actif, je vais continuer à travailler. Je garde Vaison Danses, je garde le festival de Gordes.

Pierre-Francois Heuclin prend la direction du Festival de Gordes en 2002

MCS : Et comment êtes-vous venu à Gordes ?

Je suis à Gordes depuis 2002, et je suis arrivé à Vaison-la-Romaine en 2018. Alors moi c’est toujours un peu la même histoire, si je postule je ne suis jamais pris mais je connais depuis la fin des années 1980 – depuis mon travail de contrôleur au Théâtre du Châtelet pour payer mes cours de danse à Douai – une danseuse que je croisais dans le petit bistrot où on se retrouvait tous avant ou après les spectacles. Ça s’appelait La Fauvette du Châtelet. Donc il y avait cette fille, qui s’appelait Elisabeth Blanchon et qui dansait dans « Danse de Noël« , que j’ai retrouvé tout au long de mon parcours avec des grandes périodes de vide.

« Le type idéal, c’est Pierre-François. »

La dernière fois que je l’ai rencontrée, c’était à Rouen en 2001. J’étais collaborateur artistique sur un opéra de Mozart et elle faisait la régie générale du plateau. Un jour après Rouen elle m’appelle et me dit « Un de mes amis va avoir des responsabilités au festival de Gordes, et il cherche un directeur artistique pour y faire la programmation. Ils ont déjà trouvé quelqu’un, mais je leur ai dit que ce n’était pas du tout la personne qu’il leur fallait, que je connaissais le type idéal, c’est Pierre-François. Donc je vais organiser un dîner à la maison, je vais te présenter mes amis, vous allez faire connaissance et puis on verra comment ça se passe ». Donc je vais à ce diner, je rencontre Henri Lang, qui était chargé par le Président des soirées d’été de Gordes de recruter un nouveau directeur. Il a trouvé que j’avais le profil, et depuis 2002 je programme les soirées de Gordes. Ça s’est fait comme ça.

Il devient directeur artistique du Festival Vaison-Danses en 2018

MCS : Et donc maintenant vous programmez Vaison Danses. Quelle sensibilité voulez- vous transmettre à travers vos choix de programmation ?

Pierre-François Heuclin : Ma sensibilité, la mienne. Je suis par principe ouvert à tout, et en particulier à ce que je ne connais pas. Je vais au spectacle tous les soirs depuis des années et des années, et je vois des spectacles de théâtre, de cirque, de danse, de musique, de jazz, de chanson française. Vraiment, je n’ai pas d’interdit. Je ne suis pas fou des musiques électroniques, mais j’ai découvert récemment un jeune artiste français, Hervé, j’en écoute quand même, je ne suis pas du tout fermé. J’adore le rap, j’adore le hip-hop, et pourtant je suis de culture très classique. Dans mes projets après la retraite, je vais sûrement créer avec un danseur étoile de l’Opéra de Paris, un groupe de danseurs. On va monter des programmes, des spectacles de danse classique, puisqu’on s’est investi d’une mission, on est dans nos racines.

« Cette sensibilité, elle est sur l’ouverture. »

Quand on me demande de programmer Vaison Danses, je ne fais pas du tout fi de ce qui s’est fait avant, ça m’intéresse et je le prends en compte. À Vaison-la-Romaine, il y avait une histoire merveilleuse à propos de danse. Les plus grandes compagnies y sont venues : la compagnie de John Neumeier, très grand chorégraphe néoclassique du XXe siècle, Alvin Ailey Danse Company… Déjà on se prend ça en pleine figure, car on sait qu’on ne pourra pas refaire la même chose, c’est impossible. Les temps ont changé, il y a beaucoup moins d’argent.

« Ici et maintenant »

MCS : Alors comment trouvez-vous cet équilibre entre vos envies et le champ des possibles ?

Pierre-François Heuclin : Ce qui m’a intéressé, c’est justement de me dire : « Faisons venir à Vaison des gens qui ne sont jamais venus, puisque tout le monde est venu, et des artistes peut être un peu moins connus mais qui ont quand même une audience, leur audience dans la danse d’aujourd’hui. Quittons les grandes figures du passé et soyons peut-être plus dans l’ici et le maintenant. » Mais tout en tenant compte de cette histoire.

Et j’avais bien vu qu’il y avait une volonté d’éclectisme dans les programmations précédentes. Donc je programme du classique, du néoclassique, du contemporain, de la danse jazz, du hip-hop, du flamenco, et je programme des spectacles de danse que je vois et qui me plaisent, évidemment, et dont je me dis qu’ils peuvent plaire au public du théâtre antique de Vaison-la-Romaine, qui connait quand même l’histoire de la danse – car je pense qu’il y a à Vaison un public régulier, fidèle et on ne peut pas lui présenter n’importe quoi. J’ai pris un pari sur l’esprit de découverte que pourrait avoir ce public. Un peu le même esprit que moi j’ai. Parce que la danse c’est des sensibilités communes, même si il n’y a pas un spectacle qui se ressemble.

MCS : On parlait d’éducation artistique avant cette interview. C’est ce que vous faites aussi, quelque part …

Pierre-François Heuclin : C’est plus intéressant pour moi de faire découvrir des choses que les gens ne connaissent pas forcément.

MCS : Et en même temps de ne pas perdre cette marque de fabrique de la qualité, de l’exigence.

Pierre-François Heuclin : Oui. Je ne peux pas faire venir aujourd’hui les grandes compagnies mondiales, ou internationales, mais je fais déjà venir les grandes compagnies européennes, ce qui est déjà pas si mal.

MCS : Comment espérez-vous cette reprise du festival de Vaison Danses cet été ?

« Le festival aura lieu, ou alors, on est tous confinés le 30 juin, ou tous morts d’ici là »

Pierre Francois Heuclin Theatre antique vaison la romainePierre-François Heuclin : Alors, moi je suis optimiste pour l’été, si je peux exprimer mon sentiment alors qu’il n’est pas très encourageant. Je pense qu’il ne va rien se passer jusqu’à fin juin, mais je pense que les festivals d’été peuvent reprendre. On vit au jour le jour. À Vaison, on a beaucoup d’éléments qui laissent penser que le festival pourra avoir lieu et j’oserai même dire aura lieu. Ou alors, on est tous confinés le 30 juin, ou tous morts d’ici là. On est en plein air, on est assis, et on a une grande jauge : 4 200 places. Donc si on réduit par exemple de moitié, moi c’est plus ou moins ce que je fais les meilleurs soirs à Vaison, donc à tous les niveaux c’est jouable, et économiquement ça l’est aussi. Alors on fait tout aujourd’hui pour que le festival ait lieu. On est en train de travailler sur une numérotation des sièges, si on nous dit qu’on doit le faire, on sera prêts, le logiciel sera prêt. Je dois dire, et vraiment sans passer de pommade, que la mairie de Vaison-la-Romaine est très présente.

L’année dernière, on avait décidé de ne pas monter le théâtre. Cette année, on a monté le théâtre en avril. On est déjà plus du tout dans la même configuration. Alors on a décalé la conférence de presse, on a décalé la vente des billets pour ne pas se retrouver dans des cas de figure ingérables, et on y va.

MCS : Et votre programmation, comment la faites-vous ? Vous faites comme si ?

Pierre-François Heuclin : Ma programmation du Festival Vaison Danses 2021 se fait dans de meilleures conditions possibles. Il n’y a aucune réduction. Le contrat a été de prendre en considération la programmation 2020 qui n’a pas eu lieu : les compagnies n’ont pas été payées. J’en reprends donc quatre sur six. Je modifie deux compagnies. La compagnie de cirque que j’avais programmée quand j’ai commencé à programmer l’édition 2021, c’est-à-dire en septembre-octobre, faisait normalement une grande tournée en France de septembre à avril, qui l’emmenait en particulier à Montélimar. Et donc, commercialement ce n’était pas très bon, et puis ce n’était pas le même enjeu. J’ai alors décidé malheureusement de m’en séparer, c’était un spectacle merveilleux que j’avais découvert au festival OFF d’Avignon en 2019.

Et je dois programmer tous les ans une compagnie régionale. En 2020 j’avais programmé la compagnie Josette Baïz d’Aix-en-Provence, qui devait faire la dernière d’un spectacle à Vaison Danses 2020. Donc c’était intéressant. Parce que c’est ça la programmation de festival, ce n’est pas sélectionner les prospectus qu’on vous envoie, c’est une réflexion quand même. J’aimais beaucoup l’idée d’avoir des premières françaises, et celle d’avoir des dernières françaises. Le spectacle de Josette devait s’arrêter l’été prochain, ce n’était plus le même spectacle. J’ai des impératifs artistiques, mais aussi économiques, je prends en compte tout ça, c’est important.
C’est peut-être pour ça que je suis resté vingt ans à Gordes. Je ne pense pas mourir avant de rester vingt ans à Vaison-la-Romaine !
C’est aussi comme cela qu’on crée la confiance entre les équipes municipales, les élus, etc. Je trouvais que 2021 devait avoir lieu, que 2021 devait être une vraie réussite, donc j’ai consolidé mon programme 2021 avec une compagnie régionale qui est proche d’ici et qui est dirigée par le plus grand chorégraphe français d’aujourd’hui …

MCS : Vous avez envie de laisser une marque de lumière et d’espoir sur cette année de reprise 2021.

Pierre-François Heuclin : Oui. Pour moi, c’est important qu’après 2021, il y ait 2022. C’est ça mon objectif.

Localisation : Vaison-la-Romaine
Date : 28 avril 2021

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