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« Croire en la nécessité de la musique »- Rencontre avec le pianiste Cédric Tiberghien

Cédric Tiberghien est un pianiste français au charme de l’élégance et de la sensibilité musicale. Invité au festival de musique de Menton pour ouvrir la 71ème édition, nous l’avons rencontré pendant les répétitions consacrées aux oeuvres de Beethoven, son compagnon de voyage.


Rencontre avec le pianiste Cédric Tiberghien au Festival de musique de Menton, ce 1er août 2020, où les festivals ayant résisté à cette fichue pandémie, redémarraient tel un souffle d’espoir.

La 71 ème édition du Festival de musique de Menton a donné le « LA » sur le parvis de la Basilique Saint-Michel avec deux invités de prestige, Cédric Tiberghien (piano) et Aligna Ibragimova (violon), en ce premier concert d’ouverture du plus ancien festival de musique de chambre.

Ils se sont rencontrés en 2005, à la BBC radio, dans le cadre d’un programme consacré à la nouvelle génération. Depuis, ils ne sont plus quittés parcourant les scènes internationales ensemble. La complicité frère soeur qui s’est installée entre eux, se fait ressentir sur scène et dégage une osmose de sensibilité entre les résonances piano/violon.

Pour l’ouverture du festival de Musique de Menton, les deux artistes ont interprété trois sonates de Beethoven :
Sonate n°4 en la mineur, op. 23
Sonate n°3 en Mi bémol Majeur, op. 12 n°3
Sonate n°9 en La Majeur, op. 47 « A Kreutzer »

Une ouverture musicale dédiée donc à Beethoven, à l’occasion de la célébration des 250 ans de la naissance du compositeur, « un ami depuis toujours » pour Cédric Tiberghien.

Nous avons rencontré ce talentueux pianiste lors de la pause des répétitions à quelques heures de sa montée sur scène accompagné de sa partenaire violoniste sur le parvis de la Basilique Saint-Michel, vue mer. « Les six mois qui sont passés vont nourrir ce moment. il y aura le lieu, c’est une éternel recommencement »

Pianiste à la carrière internationale et star au Wigmore Hall à Londres où il joue régulièrement mais trop rarement invité dans son pays natal, ce fût un privilège d’écouter cet artiste à la sensibilité et générosité qui se ressent au-delà du bout de ses doigts. À quelques minutes du concert débuté, l’énergie rayonne  dans ce lieu magique entre ciel et mer, sous les étoiles de Menton. La musique peut enfin s’exprimer dans la fraternité à travers un répertoire d’un compositeur libre et indépendant, Beethoven.

Retrouver son public, pour Cédric Tiberghien, une délivrance

Projecteur TV – Marie Céline Solérieu : Que ressentez -vous de faire l’ouverture du Festival de Musique de Menton, après une longue période de silence musical et concerts annulés ?
Cédric Tiberghien
: C’est évidemment une délivrance, sur le plan presque intime. De pouvoir se retrouver, de pouvoir rejouer ensemble, le moment où l’on a travaillé ensemble, le moment où on a eu nos sonorités qui se sont mélangées, cela a été comme de rendre complètes nos personnalités. On se connait depuis 15 ans. Cela fait 15 ans que l’on travaille ensemble de façon extrêmement régulière, on a enregistré une trentaine de disques, parcouru le monde entier ensemble et on a vraiment l’impression de se compléter. C’est vrai que d’avoir une part de nous même qui est interdite, en quelque sorte, on m’interdit de m’exprimer avec Alina, et c’est quelque chose qui fait qu’au fond de moi, il y avait une partie qui était éteinte. Pour elle, c’était réciproque. On a vraiment l’impression de pouvoir exprimer enfin 100% de qui l’on est, d’ouvrir enfin une vague du coeur qui était restée fermée. C’était vraiment un sentiment absolument indescriptible.

Comment l’avez-vous vécu ?
Cédric Tiberghien : C’était l’attente extrême. Nous avions la crainte que bien-sûr ça n’arrive pas. C’est un peu comme un rêve. On se dit que l’on va pouvoir se retrouver à ce festival, est ce que c’est vraiment réel et même de venir ici, de se dire « on vient à un concert », commencer à travailler, comme si la vie réelle reprenait son droit.
Comme le temps s’est un petit peu arrêté dans cette période, ce qui est à la fois terrible et à la fois intéressant, c’est une période que l’on avait jamais vécue auparavant, donc cette idée du temps qui se remet en route, c’est quelque chose qui est intéressant, et en même temps, un petit peu inquiétant, un petit peu perturbant aussi. On se demande si on va réussir de se rattraper au temps qui passe. Là, c’est vraiment une joie immédiate. C’est comme si on avait joué hier. En reprenant les rennes de tout cela, on se dit « oui c’est toujours là », avec une urgence et une joie encore supplémentaire.

Cette période vous a t-elle permis de faire des choses sue vous n’aviez jamais le temps de faire, ou de vous ressourcer ?
Cédric Tiberghien : Il faut prendre le positif de chaque situation. Au-delà effectivement des annulations, cela m’a permis de passer du temps avec ma famille, ce qui est pour moi une priorité. Chaque année je m’organise de façon très stricte par rapport à ça. Là, d’une certaine façon, cela a été un cadeau; ces trois mois offerts à la maison avec ma famille, de pouvoir passer du temps ensemble, faire des choses que l’on a pas le temps de faire : le jardin, la lecture, jouer au professeur d’école, parce que évidemment j’ai pris le relais du maître d’école avec mon petit garçon. Ce sont des choses nouvelles, qui on été vécues de manière positives. C’est comme dans toutes les situations, il y a du positif et du négatif. C’étai à la fin une période plutôt heureuse.

Des papillons dans l’estomac

Comment vous sentez-vous aujourd’hui ? 
Cédric Tiberghien : Très impatient, incroyablement impatient de pouvoir monter sur scène, d’imaginer…
J’ai joué à Paris, avec l’orchestre national au mois de juin, lors du premier concert déconfiné. Mais jouer avec Aligna Ibragimova est une autre partie de ma vie. J’essaie de projeter ce moment, de monter sur scène. C’est un sentiment qui est vraiment unique, de retrouver l’adrénaline. J’ai une adrénaline plutôt positive, mais je me suis rendu compte que cela m’a vraiment manqué, cet espèce de papillon dans l’estomac, comme disent les anglais, cette espèce d’énergie que l’on ne peut pas reproduire, même si l’on se met dans des conditions de concert à la maison. Le fait de monter sur scène vous met dans un état indescriptible . Cela nous fait faire des choses que l’on ne pourrait pas faire autrement, puis de pouvoir communiquer avec le public. Je pense aussi que le public a un besoin de recevoir. Il doit y avoir une frustration énorme, et de pouvoir entendre la musique en vrai ! On se rend compte que la musique vivante, c’est quelque chose que l’on ne peut pas remplacer. On a beau écouter tous les disques, l’émotion que l’on ressent au contact des artistes, c’est quelque chose (que moi je ressens en tant que public lorsque je vais aux concerts) de complètement différent. Je pense qu’il y aura énormément d’envie de la part de tout le monde. Ce sera un moment très spécial.

Alina Ibragimova, Cédric Tiberghien, une relation frère/soeur

Vous jouez en duo avec Alina Ibragimova depuis 15 ans … une complicité musicale issue d’une relation amicale ?
Cédric Tiberghien : Au cours des années, on a vécu énormément de choses que l’on a vraiment pu partager. On est partis en tournée pendant cinq semaines consécutives où l’on partageait vraiment tout, les bonnes, les mauvaises choses. On finit par se connaître finalement comme un frère et une sœur. J’ai eu l’occasion de jouer avec d’autres violonistes, Alina a eu l’occasion de jouer avec d’autres pianistes, mais c’est vraiment différent. Lorsque nous sommes ensemble, c’est vraiment autre chose. Ce sont des rencontres qui comptent dans un vie. Celle-ci est la plus importante de ma vie musicale.

Beethoven, un compagnon de voyage

Vous ouvrez les festival de musique de Menton avec trois sonates de Beethoven. Qu’évoque pour vous ce compositeur? Fait-il partie de votre équilibre à travers votre expression musicale ?
Cédric Tiberghien : Beethoven est un compagnon de voyage. J’ai commencé à le fréquenter vraiment lorsque j’étais tout petit. J’ai passé des années entières à explorer ce qu’il a beaucoup écrit pour le piano, que ce soit pour les concertos, la musique de chambre. Je n’ai pas tout joué, mais j’ai joué toutes les sonates et concertos, toutes les sonates avec violon, toutes les sonates avec violoncelle. J’ai vraiment le sentiment de passer du temps avec un ami. C’est vraiment passer du temps avec quelqu’un, le connaître intimement, se livrer à quelqu’un. Alors évidemment, il n’est plus là physiquement, mais c’est vraiment échanger avec quelqu’un, et c’est vrai que Beethoven est un de ceux avec qui j’ai passé du temps. J’ai le sentiment qu’il m’épaule à certains moments. Pour moi c’est vraiment un compositeur où il y a une santé intérieure vraiment extraordinaire, et une foi indéfectible. Il avait une foi en l’humanité. C’est quelque chose que l’on ressent dans sa musique. Il croyait en l’Homme avec un grand H. En ce moment, on en a vraiment besoin; de se dire il faut vraiment croire en la nécessité de la musique, la beauté de la musique, que les choses vont se passer de la meilleure des façons. De toutes façons, la musique sera toujours là pour nous soutenir, nous accompagner. Je ressens beaucoup cela avec Beethoven, lorsque je joue sa musique.
Évidemment, cette année, c’est l’anniversaire Beethoven, donc c’est un peu difficile d’y échapper, mais pour nous, avec Alina Ibragimova, il a été un peu un compositeur jalon de notre vie musicale. Lorsque nous avons commencé à travailler en 2005, on a pratiqué différents répertoires, mais c’est vraiment en 2010, au Wigmore Hall de Londres, où l’on nous a demandé de jouer toutes les sonates de Beethoven. On a enregistré en direct, et cela a été une sorte de virage dans notre histoire, comme si cela avait été une sorte de catalyseur, un déclencheur de notre duo. Il existait avant, mais je pense qu’il est né avec ces sonates de Beethoven. Pour nous, y revenir, et on y revient très régulièrement, c’est toujours revenir aux sources, mais travailler sur les bases de notre équipe.

C’est aussi lui rendre hommage ce soir ?
Cédric Tiberghien : Oui et c’est aussi une façon de ramener le compositeur à des bases qui sont nécessaires pour le ressenti musical, la joie musicale, de toujours se rappeler. Même si cela fait 250 ans qu’il a écrit tout cela ou presque, il y a vraiment quelque chose d’incroyablement présent et d’éternel. Ce sera la même chose lorsqu’on fêtera le 500ème ou même le millième anniversaire de la musique de Beethoven. Il y aura toujours cette idée que Beethoven est avec nous. Je crois que c’est l’un des compositeurs avec lequel c’est le plus frappant.

La musique de Beethoven, une variation du silence

Que voulez vous dire, à travers les compositions de Beethoven, que la musique est une variation du silence ?
Cédric Tiberghien : Pour moi, j’ai vraiment le sentiment que le silence est un espace dans lequel il y a tout un potentiel de quelque chose. Tout peut arriver dans le silence. C’est comme une page blanche ou une toile blanche pour un peintre. Et c’est vrai qu’avec la musique de Beethoven, surtout le développement de sa vie, on a vraiment le sentiment qu’il aime le silence, qu’il utilise de plus en plus le silence, qu’il en fait même un des éléments de la musique. D’une certaine façon, le silence devient véritablement musique. Je travaille beaucoup sous forme de variations. Il a écrit énormément de variations dans sa vie. C’est une forme qui était très importante pour lui. d’une certaine façon, le son est effectivement une variation du silence. le son est déjà compris dans le silence, que tout à coup il s’exprime, et de le ressentir comme cela, ça donne une certaine valeur à chaque événement sonore. C’est merveilleux. On part du vide, quelque chose se produit, c’est un miracle. On dit que Beethoven était miraculeux.

Vous avez commencé à jouer du piano à 5 ans. Vous faites partie d’une famille de musiciens ?
Cédric Tiberghien : Mes parents connaissaient une professeur de piano qui m’a juste montré son piano, qui m’a montré cet instrument, qui a joué de cet instrument, et cela m’a toujours fasciné dès le début. C’est arrivé le bon jour. J’avais une curiosité pour la musique, mais peut-être simplement pour l’objet, le côté mystérieux, la mécanique interne que l’on ne voit pas beaucoup. Il faut vraiment ouvrir le ventre du piano pour trouver ce qu’il y a à l’intérieur et d’apercevoir tout ça, je pense que cela m’a fasciné. Et cette fascination est restée présente encore maintenant. Je continue à être amoureux de mon instrument, car c’est un instrument d’une richesse infinie avec lequel on peut vraiment tout faire. Je peux exprimer toute la gamme des sentiments, même beaucoup mieux qu’avec la parole. Je ne suis pas comédien, Je ne monte pas sur les scènes de théâtre. Il y a des choses que je serais incapable d’exprimer parce qu’il n’y a pas de mots pour le faire. Alors qu’avec la musique, j’ai l’impression d’avoir accès à l’intégralité de ce qu’il se passe à l’intérieur. C’est une sorte de vaisseau idéal pour moi.

Elle fait partie de votre bonheur ?
Cédric Tiberghien : Oui, complètement. D’ailleurs, elle m’accompagne nécessairement. C’est un part de ma personne. Sans la musique, je ne serai pas du tout la même personne.

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Localisation : Menton
Date : 19 août 2020

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