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Erik Satie, un musicien déconcertant. En quelques notes …

Erik Satie par Suzanne Valadon

Pour ouvrir cette série sur les compositeurs intitulée « En quelques notes… », Erik Satie était l’homme tout désigné, lui qui, à 18 ans, écrit sa première oeuvre intitulée « Allegro » : un morceau, qui ne dure pas plus de vingt secondes et comporte en tout et pour tout … quarante notes !

Erik Satie, Un étrange personnage complètement inclassable

Qui était cet étrange personnage complètement inclassable, pianiste de cabaret, adepte des Rose-Croix, socialiste, communiste, dadaïste, mort à 59 ans d’une cirrhose du foie à force de bière et de Calvados sans jamais avoir été ivre, plaisantin facétieux et qui disait de lui : «  d’aspect très sérieux, si je ris, c’est sans le faire exprès. Je m’en excuse toujours et avec affabilité » (Mémoire d’un amnésique, 1913) ? Quel est cet homme indépendant, fantasque, novateur, redécouvert par des pianistes comme Aldo Ciccolini, Anne Queffélec ou Alexandre Tharaud ?

 

Erik Satie

Erik Satie

Honfleur

Alfred Éric Leslie Satie, dit Erik Satie, est né à Honfleur en 1866 comme l’humoriste Alphonse Allais qu’il a bien connu. Sa mère, Jane Leslie Anton, était anglaise et protestante. Son père Alfred Satie, courtier maritime, devenu plus tard traducteur, papetier et éditeur de musique, était de religion catholique. Il commence donc sa vie sous le signe d’un œcuménisme tendu puisque, d’abord baptisé selon le rite anglican, il reçoit le baptême catholique après la mort de sa mère.

L’orgue, le conservatoire et l’armée

D’un point de vue musical, Erik Satie est quelqu’un dont on a du mal à trouver la filiation. Sa formation débute lorsqu’il a huit ans. À Honfleur il apprend l’orgue à l’église St Léonard avec Gustave Voinot. On peut penser que c’est de là que lui vient sa passion pour le moyen âge et le chant grégorien.

À 12 ans, il rejoint son père à Paris, et l’année suivante il entre au conservatoire où il suit les classes de piano, de solfège et d’harmonie. C’est pour lui « un vaste bâtiment très inconfortable et assez vilain à voir – une sorte de local pénitencier sans aucun agrément extérieur – ni intérieur du reste » ! Pour en sortir, il décide de s’engager dans l’armée. Mais là non plus il n’y trouve pas le bonheur qu’il cherchait. Et il ne trouve rien de mieux que de sortir torse nu un soir d’hiver et d’attraper une bonne fluxion de poitrine. Opération réussie, si l’on peut dire, puisqu’il se fait réformer.

 

Erik Satie Sports et divertissements - La pieuvre

Partition de « La pieuvre », in Sports et divertissements écrite par Erik Satie

 

«C’est curieux comme l’argent aide à supporter la pauvreté » Alphonse Allais

Esotérik Satie, Montmartre et Le Chat Noir

Quand il a 19 ans, Erik Satie fait sa première crise de religiosité aiguë. A l’époque, il se consacre uniquement à deux activités : contempler les vitraux de Notre-Dame de Paris et examiner les manuscrits médiévaux conservés à la Bibliothèque nationale. Alphonse Allais l’appelait Esotérik Satie. C’est l’époque – entre 1886 et 1890 – où Satie compose Ogives, quatre pièces inspirées du chant grégorien, puis ses oeuvres les plus connues : ses Gymnopédies et ses Gnossiennes, qui font penser aux gammes grecques antiques.

À partir de 1890 et pendant huit ans, Erik Satie habite à Montmartre une petite chambre au 6 de la rue Cortot, près de la place du Tertre, son « placard » comme il l’appelle d’où la vue, dit-il « s’étend jusqu’à la frontière belge ». Ses voisins sont des célébrités du music-hall comme Aristide Bruant, des peintres comme Suzanne Valadon. À cette époque, Satie passe le plus clair de son temps au Chat Noir et aux bistrots de la butte Montmartre où il côtoie les Hydropathes, les Hirsutes, ainsi que des poètes et des peintres symbolistes et puis bien sûr Alphonse Allais, celui qui disait « c’est curieux comme l’argent aide à supporter la pauvreté », celui qui exposait au Salon des Incohérents une toile entièrement rouge intitulée « Récolte de la tomate par des cardinaux apoplectiques au bord de la mer Rouge » et aussi celui qui est aussi l’inventeur du café soluble lyophilisé bien avant le Nescafé, – mais ça, ce n’est pas un canular !

Au Chat Noir, Erik Satie accompagne le chansonnier Vincent Hyspa, puis à l’Auberge du Clou, qui existe toujours dans son décor d’origine entre Pigalle et Anvers, Satie devient selon ses propres mots « tapeur à gages » sur le piano de l’établissement. L’auberge tire son nom de l’époque où les peintres venaient y manger et accrocher leurs toiles « au clou » afin de pouvoir payer leur repas. C’est là qu’il rencontre Claude Debussy, le seul musicien qu’il admira vraiment et avec lequel il conservera des relations d’amitié presque jusqu’à sa mort en 1918.

 

Auberge du Clou, où se sont rencontrés Erik Satie et Suzanne Valadon

Auberge du Clou, où se sont rencontrés Erik Satie et Suzanne Valadon

 

Passionné par les sectes, les confréries et le Moyen Âge, Satie est, comme Debussy membre de l’Ordre kabbalistique de la Rose-Croix, une association ésotérique qui fait partie de ce mouvement occultiste en plein essor, critique du matérialisme ambiant. C’est la période de ce que Satie appelle lui-même sa « musique à genoux » pour regarder le ciel, avec des œuvres comme Le Fils des étoiles.

Suzanne Valadon, sa grande passion

L’année 1893, l’année de ses 27 ans, est celle de sa rencontre avec Maurice Ravel au café de La Nouvelle Athènes, place Pigalle. Ravel qui orchestrera l’une de ses Gnossiennes vers 1910. Mais c’est surtout l’année de sa rencontre avec Suzanne Valadon à l’Auberge du Clou. Sa seule liaison féminine connue. Une liaison passionnée, très orageuse et très limitée dans le temps puisqu’elle a duré très exactement du samedi 18 janvier 1893 au samedi 20 juin de la même année, (c’est lui qui le dit) c’est-à-dire cinq mois et deux jours !

Selon la petite histoire, dès leur première nuit, ils envisagent de se marier, mais pas de chance, à cette heure-là la mairie n’est pas ouverte, et à l’aube cette proposition est oubliée…Ils couchent sur une couverture à même le sol, parce qu’ils n’ont pas le sou. C’est à son intention qu’il compose ses Danses Gothiques tandis qu’elle réalise son portrait qui est la première de ses peintures à l’huile.

« Une solitude glaciale remplissant la tête de vide et le cœur de tristesse »

Sa rupture avec Valadon le laisse, dit-il, « avec une solitude glaciale remplissant la tête de vide et le cœur de tristesse », et cet évènement lui fera composer Vexations en 1895 une courte mélodie à jouer 840 fois de suite. Le 5 octobre 2000 à partir de 8 heures du matin jusqu’au lendemain, 3 heures du matin, soit pendant 19 heures, 21 pianistes différents ont interprété 840 fois Vexations d’Erik Satie au restaurant du musée d’Orsay, selon le vœu du compositeur !

Après sa rupture avec Suzanne Valadon, déçu par les Rose-Croix, il crée en 1893 l’Église Métropolitaine d’Art et de Jésus conducteur pour « combattre la société au moyen de la musique et de la peinture ». Il en est le seul fidèle ! C’est pour les cérémonies prévues de ce culte qu’il compose une Messe des Pauvres.

La « petite fille aux yeux verts », c’est le nom poétique qu’il donne à la misère

Toujours accompagné par la petite fille aux yeux verts

La « petite fille aux yeux verts », c’est le nom poétique qu’il donne à la misère, celle qui l’a accompagné tout au long de sa vie, même au temps de ses succès. En 1898, Satie s’installe à Arcueil, dans une chambre retirée, sa « tour d’ivoire », où il ne laisse entrer personne, et où il habitera jusqu’à sa mort. Il abandonne d’un jour à l’autre la “musique à genoux”, abandonnant la lévite de l’homme d’église pour un complet de velours acheté à sept exemplaires identiques qu’il portera sept ans durant, ce qui le fera surnommer à Paris le « Velvet Gentleman ». Il reste très présent à Montmartre et, deux fois par jour, ce marcheur infatigable parcourt à pied les 11 km qui séparent la banlieue de la Butte. Sa vie musicale va curieusement se partager entre le cabaret et la Schola cantorum.

Socialiste et élève de la Schola Cantorum

C’est l’époque où il compose ses Trois morceaux en forme de poire comme une réponse à Debussy qui lui avait conseillé de travailler un peu plus la forme de ses œuvres. Puis un grand silence entre 1904 et 1911. Il devient socialiste, employé au Patronage laïc de la communauté d’Arcueil et animateur de quartier remarquable. En même temps, il s’inscrit à la Schola Cantorum.

« En 1905, je me suis mis à travailler avec d’Indy. J’étais las de me voir reprocher une ignorance que je croyais avoir, puisque les personnes compétentes la signalaient dans mes œuvres. Trois ans après un rude labeur, j’obtins à la Schola Cantorum mon diplôme de contrepoint, paraphé de la main de mon excellent maître, lequel est bien le plus savant et le meilleur homme de ce monde. »

Un humoriste

A partir de 1911, Erik Satie devient tout à coup célèbre pour ses premières œuvres. Il compose alors une série de petites pièces qu’on a qualifiées de « pièces humoristiques », de « musique de l’aube » par opposition aux nocturnes romantiques, de « musique blanche » par opposition aux couleurs impressionnistes, de « musique à la diète » par opposition aux festins wagnériens. C’est ainsi que les « Embryons desséchés » racontent l’histoire de trois crustacés sur le rocher de Saint Malo !

L’inventeur de la musique à ne pas écouter

En 1915, il fait la connaissance de Jean Cocteau avec qui il travaille, notamment sur le ballet Parade. Il devient avec le poète le « père spirituel du groupe des Six qui réunit Georges Auric, Louis Durey, Arthur Honegger, Darius Milhaud, Francis Poulenc et Germaine Tailleferre.

C’est lui qui invente avec Milhaud ce qu’il appelle « la musique d’ameublement », la musique à ne pas écouter, celle dont les supermarchés ont étudié le potentiel commercial ! Le peintre Fernand Léger (1881-1955) raconte : « Nous déjeunions, des amis et lui dans un restaurant. Obligés de subir une musique tapageuse, insupportable, nous quittons la salle et Satie nous dit : « il y a tout de même à réaliser une musique d’ameublement, c’est-à-dire une musique qui ferait partie des bruits ambiants, qui en tiendrait compte. Je la suppose mélodieuse, elle adoucirait le bruit des couteaux, des fourchettes sans les dominer, sans s’imposer (…) ». C’est ainsi que Carrelage phonique est composé en 1917 « pour un lunch ou un contrat de mariage », et que Tapisserie en fer forgé doit être exécuté « dans un vestibule, pour l’arrivée des invités ».

 

au théâtre du Châtelet où a été exposé la toile-décor du ballet Parade peinte par Picasso, musique de Satie, texte de Cocteau (1917)

Au théâtre du Châtelet où a été exposé la toile-décor du ballet Parade peinte par Picasso, musique de Satie, texte de Cocteau (1917) © AA

Pour finir … le satisme n’existe pas

Satie meurt dans un hôpital du 14e arrondissement le 1er juillet 1925.
Mystique, colérique, anarchiste, ivrogne, misogyne, mythomane, généreux, persuadé de sa valeur tout en ne se prenant pas au sérieux, Satie fut tout cela et plus que cela : un compositeur unique et sans élèves, même si on le dit précurseur du surréalisme, du minimalisme, de la musique répétitive et du théâtre de l’absurde.

« Le satisme n’existe pas, disait-il. S’il devait être créé, je lui serais hostile moi-même. »

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