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Emio Greco et Pieter C. Scholten : le langage du corps

De Marseille à Amsterdam : Emio Greco, danseur et chorégraphe italien, directeur de ICK Dans Amsterdam et ancien directeur du BNM (Ballet National de Marseille) revient sur son parcours artistique atypique, sa rencontre avec le chorégraphe Pieter C. Scholten. Ces derniers mois ont permis au duo de créer deux nouveaux spectacles, « Blasphemy Rhapsody » et « We want it all », inspirés du groupe Queen et de l’immense Freddy Mercury. Son rêve ? Créer des passerelles entre les pays par le langage du corps, un langage universel.

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Emio Greco, danseur, chorégraphe, directeur de ICK Dans Amsterdam et ancien directeur du Ballet National de Marseille, en compagnie de son partenaire de vie et de scène, Pieter C. Scholten, de Marseille à Amsterdam.

Marseille – Amsterdam, un langage universel

La danse est un langage universel et ces termes ne sont jamais mieux appropriés que lorsque le Directeur de ICK Amsterdam et ancien Directeur du BNM (Ballet National de Marseille), Emio Greco, en parle. Son rêve ? Créer des passerelles entre les pays comme il le fait avec les corps, un peu à la manière de notre média, ProjecteurTV, qui crée des passerelles entre différents horizons culturels ; fabriquer des liens comme des mains tendues à l’autre, bondir, rebondir, dans des figures aériennes, essentielles, à travers nos espaces, comme devrait l’être la culture. Emio Greco a, pour Marseille, où il garde désormais plusieurs points d’attache, une tendresse particulière.

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Rocco © Alwin Poiana

Un projet européen d’envergure entre les deux villes

En continuité avec les projets mis en place déjà quand Emio Greco et Pieter C. Scholten dirigeaient le BNM, ICK Amsterdam et l’École Nationale de Danse de Marseille (ENDM) établissent, dès cette saison, un projet européen qui s’articule sous différent aspects :

– Favoriser la venue des étudiantes, étudiants stagiaires de l’ENDM à ICK Amsterdam dans le cadre de stage/d’immersion et la possibilité d’intégrer ou la compagnie junior ou la compagnie ICK
– Recueillir et formaliser l’appréciation de la Direction Artistique de ICK Amsterdam ou son représentant sur le déroulement du stage des étudiants.
– Intégrer les étudiants stagiaires de l’ENDM dans des projets portés par la Compagnie ICK Amsterdam ou toute autre proposition innovante mêlant différentes pratiques artistiques menée en collaboration avec ses autres partenaires.
– Permettre aux étudiants stagiaires de l’ENDM d’assister à des spectacles de la Compagnie ICK Amsterdam.
– Accueillir à ICK Amsterdam le Directeur de l’ENDM ou le professeur référent de la classe supérieure afin d’observer le comportement et l’évolution des étudiants stagiaires lors de leur séjour dans la Compagnie.
– Accueillir à l’ENDM la Direction Artistique de ICK Amsterdam ou son représentant afin d’assister au travail de la classe supérieure ou encore à celui des classes de troisième cycle.
– Réalisation au sein de l’ENDM d’un atelier/workshop, d’une transmission, d’une création d’une pièce chorégraphique réalisée par la Direction Artistique de ICK Amsterdam.
– Participation sur invitation de la Direction Artistique de ICK Amsterdam ou de son représentant aux jurys d’examens de l’ENDM.

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Extremalism © Alwin Poiana

Le corps en révolte

Travaillant sur un nouvel axe du corps à partir de ses motivations intérieures, le danseur et chorégraphe italien Emio Greco ainsi que le metteur en scène néerlandais Pieter C. Scholten créent dans les années 90 un langage chorégraphique autour de la « synchronicité », qui emprunte tant au vocabulaire classique qu’à la danse postmoderne. Par son étrange théâtralité, sa scénographie lumineuse en accord avec la musique choisie, chaque pièce devient une énigmatique fiction de chair.

Emio Greco et Pieter C. Scholten créent en 2009 ICK à Amsterdam, une plateforme chorégraphique pluridisciplinaire et internationale, co-fondée en 1995. Également directeurs du Ballet National de Marseille de 2014 à 2018, ils développent leur projet artistique autour du « corps en révolte » ou la place de l’artiste dans la société et du « corps du ballet » ou la recherche d’une nouvelle forme de ballet contemporain.

La compagnie de l’ICK se compose d’un ensemble de danseurs et d’une junior compagnie : ICK-Next. Les fondateurs Emio Greco et Pieter C. Scholten continuent à construire ensemble un répertoire contemporain, dans lequel le corps en mouvement intuitif est central. Des chorégraphes invités sont également sollicités pour des créations basées sur le thème général, Le corps en révolte. À partir de 2021, le chorégraphe polyvalent Shailesh Bahoran a été, un parmi d’autres, invité à travailler avec l’ensemble en tant qu’artiste associé.

« Bianco, Rosso et Extra Dry »

Un léger accent italien, adorable, le sourire aux lèvres, rencontre avec Emio Greco

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Westbeat © Frans Parthesius

Danielle Dufour-Verna – ProjecteurTV : Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Emio Greco : Je suis né dans la région des Pouilles, à Brindisi, en Italie d’une famille de paysans communistes très modestes qui ont fait beaucoup de sacrifice pour moi. Tout petit, depuis toujours, je me suis intéressé à la danse avec le sentiment irrationnel de vouloir être danseur. Ce n’est que beaucoup plus tard, à l’âge de 19 ans, que j’ai commencé des cours de danse à Brindisi dans une école amateur où je faisais plutôt du sport que de la danse. A l’âge de 21 ans, je me suis décidé à aller à Cannes à l’école de Rosella Hightower où j’ai fait très rapidement ma formation de danseur car j’étais déjà très en retard par rapport à d’autres qui à 18 ans, commençaient déjà leur carrière artistique et professionnelle. C’est donc un parcours assez atypique qui peut-être a permis de trouver des choses particulières, peut-être moins académiques. J’ai eu différentes expériences jusqu’à ma rencontre avec Jan Fabre et sa compagnie dans laquelle j’ai été interprète pendant quelques années. J’ai eu une parenthèse avec un chorégraphe japonais Saburo Teshigawara au Japon et en Europe. En 1995, à Amsterdam pour un projet avec Jan Fabre, j’ai rencontré Pieter C. Scholten. Ensemble, nous avons partagé des désirs et des visions sur le théâtre, sur la danse et l’art en général et nous avons collaboré ensemble sur un projet de recherche qui a abouti en 1996 à notre première création solo « BiancoFra cervello e movimento » suivi en 1997 de « Rosso » et de « Extra Dry » devenue une trilogie « Bianco, Rosso et Extra Dry« .

Depuis, avec Pieter, on a franchi les frontières internationales. Nous sommes restés longtemps avec des créations en solo, duo très puissantes. On a, si on peut dire, conquis le monde entier : les Amériques, Canada, Asie, Russie, toute l’Europe, la Corée du Sud, Australie, Afrique du Sud etc. Nous avons grandi petit à petit. Nous avons créé le centre chorégraphique international ICK à Amsterdam en 2009 et en 2014, nous avons tous deux été nommés à la tête du Ballet National de Marseille où nous sommes restés jusqu’en décembre 2018 comme directeur et jusqu’à fin mai 2019 pour finaliser les productions entamées et terminer les tournées. Nous sommes depuis à Amsterdam où notre centre ICK vient à nouveau d’être subventionné pour les quatre prochaines années et qui est maintenant devenu un centre de production. Nous faisons de la création : on a une compagnie de 7 danseurs, plus une compagnie junior de 7 danseurs, un répertoire, le côté « recherche et éducation » et l’autre pilier, la maison de production. C’est-à-dire tout le soutien pour soutenir et développer la jeune création et les accompagner dans la production et diffusion internationale de leurs créations. En septembre ICK Amsterdam s’installera dans un tout nouveau bâtiment innovant et iconique, le WestBeat, qui vient de gagner le prestigieux prix d’architecture Gouden Aap. On disposera entre autre d’un espace exposition cathédrale complètement vitré que nous mettrons à disposition chaque mois d’un/des artiste(s) pour réaliser un projet en relation avec le lieu.

Danielle Dufour-Verna : Au Pays-Bas, les jeunes sont attirés par la danse ?

« Beaucoup de ferveur »

Emio Greco : Oui, les Pays-Bas sont depuis longtemps un lieu de rencontre depuis les années 60 avec le mouvement Hippie, puis freedom. Cela a toujours été un lieu de rassemblement des jeunes qui a permis un échange culturel très fort, très important. Cette culture, malgré les temps qui sont devenus moins généreux, car même au Pays-Bas, les fonds, les subventions ont beaucoup diminué avec la grande crise économique de 2009. Malgré cela, il y a quand-même une ferveur. Il y a beaucoup d’expérimentations qui se font encore pour la danse. Amsterdam a une école d’art qui s’appelle le AHK avec une formation, le SNDO, très dynamique pour les chorégraphes qui sortent de là et font bouger le panorama de la danse.

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WestBeat © Alwin Poiana

Danielle Dufour-Verna : Pendant les années à la direction du Ballet de Marseille, avez-vous fait, au niveau créatif, tout ce dont vous rêviez ?

Emio Greco : Il nous était assez difficile de faire progresser l’idée d’un travail de troupe, d’un travail institutionnel de compagnie qui s’appelle Ballet National. Comment porter vers le futur une compagnie fondée par Roland Petit dont le fonctionnement, la structure et la façon de penser étaient les mêmes que lors de la création. C’était un immense défi culturel et nous nous sentions moins libres que ce que nous avions fait depuis des années et que nous avons maintenant retrouvé dans notre compagnie à Amsterdam. Cela était dû, sans-doute, au fait que c’était une compagnie que nous n’avions pas créée, avec sa propre histoire, ses habitudes, sa façon de fonctionner. Avec les danseurs pris individuellement c’est possible, mais le groupe, le corps de l’institution c’est une autre relation.

Danielle Dufour-Verna : Il a été mis fin à votre fonction, pourquoi ?

Emio Greco : Au tout début nous n’avions pas conscience des problèmes structurels et nous avons hérité d’un bateau qui était à la dérive. Nous nous sommes battus jusqu’à la fin pour donner une chance de réussite mais ce changement qui était nécessaire et qui nous était demandé de faire par les tutelles était très mal vécue par l’institution car nous n’avions même pas eu un mandat clair de réformer le ballet. Nous avons été laissés seuls, en étant, en plus, pas français et sans avoir à nos côtés un administrateur général, un répétiteur, ou d’autres fonctions ayant un rôle d’intermédiaire entre nous, les artistes et le personnel. Partir nous semblait une sorte de lâcheté, un échec, nous nous étions déjà beaucoup investis et par un esprit d’artiste combattant nous ne cédions jamais ! Finalement nous sommes partis car notre mandat n’a pas été renouvelé. Le ballet, nous a-t-on dit, allait changer complètement de structure, de mission, allait devenir autre chose qu’un ballet.

Danielle Dufour-Verna : Des créations importantes durant ces quatre années ?

« « Le Corps du Ballet national de Marseille », une pièce artistique et politique très puissante, un hymne au BNM et à Marseille »

Emio Greco : Oui, surtout vers la fin, on avait vraiment réussi à donner un visage à la Compagnie, avec un visage artistique qui émergeait. La dernière année par exemple nous avons fait trois créations dont nous sommes très fiers : « Non solo Medea« , « Les Cygnes et les autres« , et la toute dernière, « Disparition« . Ce ne sont pas les seules. On a fait « Rocco« , »Rocca« , « Boléro« , « Momentum« , « Extremalism« , « Apparition » avec la Maitrise des Bouches-du-Rhône, « Le Corps du Ballet national de Marseille« , une pièce artistique et politique très puissante, un hymne au BNM et à Marseille. Et plein d’autres activités et initiatives encore.

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Non Solo Medea © Alwin Poiana

Danielle Dufour-Verna : Quels sont vos mentors en tant que danseur et chorégraphe ?

Emio Greco : Je me suis formé avec la force de langage du corps. Comme créateur, William Forsythe, comme danseur bien sûr, Nijinski, parce que Nijinski avait quelque chose de contemporain, je trouve, dans un corps complètement fier et révolutionnaire, cette capacité à mettre une folie de gestes, la rendre palpable sur scène. Il aspirait à des choses plus grandes que lui-même. Les rencontres dans mon parcours artistique ont aussi beaucoup compté. Ma première enseignante, Rosella Hightower, a beaucoup marqué mon esprit ; il y avait chez elle une sorte de vision. Dans ce centre international, ça venait de tous les coins du monde, de l’Australie, d’Amérique, de toute l’Europe avec beaucoup d’Italiens, d’Espagnols, ça venait de partout.

Danielle Dufour-Verna : Au niveau musical, vous vous appuyez sur quoi ?

« Entre le sacré et le profane »

Emio Greco : Je suis un garçon issu d’une culture pop. Ma formation culturelle était populaire. J’ai une sensibilité très pointue qui régit ma vision et mon attention musicale. Tout le travail que nous faisons avec Pieter est entre le sacré et le profane. Concernant la musique, on arrive très bien à se mettre en relation avec des pièces qui sont parfois des monuments musicaux comme « La passion de Saint Mathieu » de Bach, le Boléro de Ravel, la Cinquième de Beethoven, les Kindertotenlieder de Mahler, qu’on avait faits dans « Apparitions » avec la chorale des enfants des quartiers Nord de Marseille, etc. Nous dialoguons aussi très bien avec la musique électronique, la chanson française, de la musique Pop et parfois même de la musique techno. Récemment, nous travaillons beaucoup sur le rap de Eminem. Il y a dans nos créations, une coexistence de genres musicaux, une rencontre de choses qui se heurtent.

Danielle Dufour-Verna : En création malgré la COVID 19 ?

« Blasphemy Rhapsody » au Festival Cinédans

Emio Greco : Nous avons créé Blasphemy Rhapsody qui est même, à présent, devenu un film et qui a été présenté dans le festival de films « Cinédans » le 28 mars. Le cinéaste Arno Dierickx a créé sa propre interprétation cinématographique de notre performance. Avec sa caméra et son montage, il a exploré la distance, le temps et la mobilité sous un angle différent. Les enregistrements ont eu lieu dans le vide de l’International Theater Amsterdam (ITA) situé au centre de cette ville magnifique. Les défis pratiques tels que la fermeture et le couvre-feu ont donné au film une urgence supplémentaire, qui correspond au thème. Le résultat final est un film indépendant, complémentaire et parallèle au spectacle de danse original.

Un besoin pressant de création

« Blasphemy Rhapsody est devenu un rituel dansé dans lequel la mobilité de la vie est embrassée. »

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Blasphemy Rhapsody © Alwin Poiana

Blasphemy Rhapsody est né, avec la distance appropriée et d’un besoin pressant de création. Après avoir passé des mois dans notre espace domestique « sacré », c’était une expérience passionnante que d’essayer dans le Théâtre Meervaart. Blasphemy Rhapsody a été créé pendant la crise de Corona. Depuis chez eux, les danseurs ont travaillé sur un solo basé sur le jeu de jambes contagieux du Charleston et la danse extatique de la Pizzica des Pouilles, sud de l’Italie. En connexion en ligne avec nous, ils ont bougé sans relâche le long de leurs canapés et sous leurs tables à la maison. En utilisant le pouvoir de la danse, ils ont fait bouger les murs et repoussé les limites. Blasphemy Rhapsody est devenu un rituel dansé dans lequel la mobilité de la vie est embrassée.

« We want it all », Queen et Freddy Mercury

« C’est à l’artiste de réclamer une place »

Nous avons créé une autre pièce qui s’appelle « We want it all« . C’est aussi le titre d’une chanson de Queen et de l’immense Freddy Mercury. Une pièce qui traduit la volonté, la combattivité : « C’est à l’artiste de réclamer une place ». Même dans des situations difficiles, on peut et on doit faire beaucoup. On produit aussi un film de cette pièce actuellement en phase de montage. Ce « Nous » (We) sera un cycle créatif pour les prochaines années :

Nous, le Souffle
Nous, les Aveugles
Nous, le Désir
Nous, les Idiots

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We want it all © Alwin Poiana

Danielle Dufour-Verna : Vous créez comment avec Pieter C. Scholten ?

Emio Greco : Pieter et moi vivons ensemble. Notre maison tout entière est notre lieu de création. Quand nous créons, nous créons en continue. Parfois c’est moi, parfois c’est Pieter. Nous avons beaucoup de discussions. Avec le temps, nous nous enrichissons de nos différences. Déjà par nature, on est très critiques sur nous-mêmes, Pieter sur lui et moi sur moi-même. Nous sommes des gens qui doutons beaucoup et ce doute nous tient en mouvement. On se stimule mutuellement.

Danielle Dufour-Verna : Si Pieter est près de vous, pourriez-vous, chacun, me donner votre définition du bonheur ?

Emio Greco : C’est déjà, la capacité ou le courage de le reconnaitre quand il arrive.

Pieter C. Scholten : Prendre de mon expérience passée pour la transposer dans le futur.

Photo à la Une : Portrait d’Emio Greco et de Pieter C Scholten © Alwin Poiana

Date : 17 juin 2021

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