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Debora Waldman, première femme chef d’orchestre permanent de France. Une rencontre sous le signe de l’élégance

Faire rayonner l’Orchestre d’Avignon, c’est ce que la nouvelle chef Debora Waldman rêve de réaliser avec ses musiciens. Première femme chef d’orchestre permanent de France, pour la israëlo-brésilienne, les difficultés d’être femme chef d’orchestre sont d’origines ancestrales. Après des générations « sacrifiées », depuis 2019 des volontés politiques se mettent en place pour ouvrir la voie aux nouvelles générations.


Nommée à la direction musicale en qualité de chef d’orchestre de l’orchestre régional Avignon Provence, Debora Waldman prendra ses fonctions officiellement en septembre prochain pour une durée de 3 ans. Debora Waldman est aussi le première femme chef d’orchestre permanent en France.
Un souffle d’espoir de parités sociétales qui s’impose et ouvre le chemin pour les nouvelles générations.

Rencontre avec Debora Waldman, chef d’orchestre à Avignon

L’Orchestre Régional d’Avignon Provence est un orchestre que la chef Debora Waldman connaît bien. Elle a dirigé les musiciens lors de plusieurs concerts avant d’être nommée chef permanent, Ce qui lui a permis d’anticiper et de préparer un projet « béton » de résonances pour être sélectionnée dans sa nomination. Elle répond à mes questions avec élégance et sourire, et d’une éloquence mélodieuse.
Après six mois de silence, la maestro retrouve ses musiciens pour la première fois, lors d’un concert prévu le soir même de notre interview, en la chapelle du Palais des Papes d’Avignon.

Debora Waldman, chef d’orchestre : Dans cette période de Covid, mon travail personnel a été intensifié, parce que j’ai du compenser ce qui n’était pas dehors à l’intérieur. Je me suis rapprochée beaucoup plus de l’équipe de l’orchestre en amont. Mon arrivée officielle est en septembre, mais on avait beaucoup de concerts à préparer. Nous faisions des réunions hebdomadaires, et l’échange commençait à être très fluide, et c’était comme si j’étais déjà sur place. C’était très productif et on a fait partir l’énergie. La grande attente du premier son s’est déroulée juste lors des répétitions il y a deux semaines. C’était une énorme émotion.
Six mois sans jouer, c’est du jamais vécu pour personne. Ce soir c’est le premier concert ! Lors des répétitions, il y avait des petits moments d’hésitation, mais après, il y a un bon travail. j’ai hâte.

Projecteur TV – Marie-Céline Solérieu : Comment avez-vous réussi à réunifier les musiciens à travers la musique, après cette période d’absence aussi longue ?
Debora Waldman, chef d’orchestre : Par le choix des oeuvres. L’une complètement inconnue, ce qui veut dire que tout le monde doit rester concentré, et l’autre que tout le monde adore et connait par coeur.  Avec ses deux contrastes, j’ai mis tous les états dans l’esprit de la répétition. J’ai senti pour la première répétition qu’il y a eu cette hésitation, mais j’ai rien dit, j’ai laissé passer. À la deuxième répétition, cela s’est mis en place. Les musiciens avaient juste besoin de se retrouver, et ils se sont retrouvés. C’est bon, ils l’ont fait tout seul !

Une saison musicale 2020-2021 pour l’Orchestre Régional d’Avignon Provence, qui s’annonce rayonnante, excitante

Debora Waldman, chef d’orchestre : On a une super belle saison. Je suis vraiment très fière parce que l’on est arrivés à amener de très bons artistes et des oeuvres qui n’ont jamais été jouées au cours des 200 ans d’existence de l’orchestre. C’est incroyable !

Debora Waldman, première femme chef d’orchestre permanent de France

Debora Waldman, chef d’orchestre : Apparemment, oui ! Je ne le savais pas. Je suis très fière ! de la France, d’Avignon. c’est un grand pas, comme vous dîtes, pour la Société.
Cela fait dix ans que je me présente de droite à gauche et j’ai appris par un ami que l’Orchestre d’Avignon recherchait un chef. Il y avait un projet à écrire sur trois ans. Comme je connaissais l’orchestre car je l avais déjà dirigé, je savais à peu près où je mettais les pas, parce que aller vers un orchestre que vous ne connaissez pas du tout, ce n’est pas la même chose. Je me suis renseignée sur la Région, de ce qu’il se faisait et ce que je voulais faire. c’était enfin dire « tenez, écrivez votre projet ». C’est quand même super agréable comme exercice. De dire, « tous mes rêves, je peux les mettre là sur un papier! ». Et finalement on a eu un passage devant un jury, et on a dû défendre son projet. Au-delà de l’artistique, il y avait un projet de développement, de stratégies, de vision pour l’Orchestre. J’étais très heureuse de le faire.

Qu’avez-vous proposé pour inciter le jury a vous nommer à la direction de l’Orchestre d’Avignon ?
Je pense que c’est mon projet qui l’a porté. Je me suis vraiment creusée la tête au niveau artistique, déjà pour élargir le répertoire, être un peu plus innovant, et aussi, ce qui est peut-être le point fort de mon projet, qui est de relier toutes les saisons de l’Orchestre. L’Orchestre a sa saison symphonique, nouveau public, musique de chambre…. C’est super, parce que c’est varié, c’est éclectique …
Mais ce que j’ai fait, j’ai pris la colonne vertébrale avec la saison symphonique, et j’ai créé des résonances avec les autres. C’est à dire que quiconque s’intéresse à un lieu de la saison est tout de suite quelque part amené à découvrir les autres. Cela crée des énergies, des passerelles et des curiosités.

Vous êtes de nationalité brésilienne – israélienne …
Oui je suis née au Brésil. Ma mère a déménagé en Israël lorsque j’avais trois ans et demi, donc je ne pouvais pas choisir. Et après elle a déménagé en Argentine quand j’avais 14 ans et demi, je ne pouvais pas choisir. Et à 20 ans, je suis allée rendre visite à des amis en Israël, et de retour, je passais par Paris, et c’est là que j’ai eu un coup de foudre pour Paris. C’est à ce moment là que j’ai voulu m’installer en Europe et à Paris. J’ai trouvé cette ville incroyable : la culture, son architecture. les gens étaient super agréables. Tout le monde me disait « Attention les français ne sont pas agréables !  » Avec moi dans la rue, ils étaient super agréables ! Et donc je suis tombée amoureuse de la ville.

Est-ce que cette mixité de culture vous influence à travers votre sensibilité de direction musicale ?
Parfois j’ai dû déplacé les barrières parce que lorsque j’arrivais dans un pays, je ne parlais pas la langue. Je suis arrivée en Israël, je ne parlais pas la langue, j’ai appris l’hébreu. Je suis arrivée en Argentine, je ne parlais pas l’espagnol, j’ai appris. Je suis arrivais en France, j’ai appris le français. C’est avoir une impression plus intuitive des gens que la barrière de la langue. C’est ce que j’ai appris à travers cela , et c’est exactement ce dont a besoin un chef d’orchestre. Une communication autre que la parole. C’est une grande richesse que j’ai grâce à ce multi culturalisme.
J’ai des origines européennes : polonaise, italienne, portugaise, espagnole par mes grand parents. Pour moi, revenir en Europe, c’était revenir au berceau de mes ancêtres.

Comment arrivez-vous à puiser dans chacune de ces origines, cette richesse qui vous appartient ?
C’est dans l’imaginaire, je pense. Quand j’ai grandi en Israël, j’avais toujours cette idée de l’Europe classique. Et comme j’ai choisi la musique classique, je me suis dis que j’allais faire l’Europe comme les anciens. Parce que la musique aujourd’hui est dans le monde entier, où il y a de très beaux opéras, mais le berceau est en Europe. la gamme est née en Europe. Il y a eu l’École de Notre Dame, et l’histoire de la musique est fondée en Europe. Et donc pour moi, c’est de revenir aux sources.

Pensez-vous apporter une sensibilité différente à travers votre direction musicale en tant que femme chef d’orchestre ?
Je ne pense pas dans les résultats. Je pense que le résultat doit être le même. Il n’ y a pas de différences. Comme une sculpture, vous ne pouvez pas dire si c’est sculpté par un homme ou une femme, si vous voyez la sculpture. Pour la musique, c’est pareil. Si vous allez à un concert, vous fermez les yeux et vous ne regardez pas le programme, vous ne pouvez pas dire si c’était un homme ou une femme chef. Pareil pour une violoniste ou une pianiste. Aujourd’hui, on ne se pose même pas la question, sauf que pour les femmes chefs d’orchestre, c’est tellement récent, qu’il y a encore ce questionnement. Mais je suis convaincue, d’ailleurs j’ai fait l’expérience en choisissant des CD, avec des femmes chefs d’orchestre, personne ne pouvait dire si c’était un homme ou une femme. Donc il n’y a pas vraiment de musicalité dans la manière de jouer. Il y aurait peut être une différence dans la façon de faire. Or cela ne dépend pas si l’on est un femme ou non. Cela fait partie du caractère personnel de chacun. Des hommes sont doux et des femmes sont dures et violentes. Je pense que c’est vraiment une question unique de personnalité.

Comment expliquez-vous qu’il y ait peu de femmes chef d’orchestre ?
C’est nouveau. Ce n’était même pas concevable avant. C’était ancestralement pas possible. Je dis cela par forme de caricature, mais j’ai vécu cela.
Ma mère est chef d’orchestre, et je suis arrivée à la direction par elle. Donc pour moi, c’était normal, je ne me suis même pas posée la question. J’avais une professeur femme au Conservatoire de Paris, dont j’étais très fière. Une fois assistante de Kurt Masur à l’Orchestre National de France, entre 2006 et 2009, il m’a dit : « attention vous êtes une femme ! » Je me suis demandée ce qu’il voulait dire et surtout je me suis dit : « ce que vous dîtes là, c’est pour les autres. Moi cela ne va pas m’arriver ! »
En fait cela ne dépend pas de nous, finalement. Ce sont tellement de facteurs ancestraux qui ont donné cela. Je trouve qu’en France, maintenant, il y a cette volonté politique de faire vraiment bouger les choses, dans les postes de responsabilité aussi. Cela a commencé à bouger à partir de l’année dernière en fait, depuis 2019.
C’est un début et il faut s’en réjouir. Il faut se dire qu’il ya de nouvelles perspectives, même si il y a une génération sacrifiée en quelque sorte, ce n’est pas grave. Enfin, c’est arrivé !

Comment ces barrières vous ont influencée à travers votre caractère ? Comment avez-vous réagi ?
Je me suis dis dans ma tête que ce n’était pas grave, parce que la musique, le talent, le travail, l’artistique est plus important. Normalement, il n’y a pas de raisons. Or ces raisons étaient inconscientes. Évidemment, ce n’étaient pas des raisons concrètes. D’ailleurs, si j’ai pu survire dans ces années là, c’est que c’était bien. C’est plus haut que cela se décidait. Et je pense que c’est cela qui bloquait. Et maintenant que cela s’est débloqué, c’est plus fluide en bas.
Pour les jeunes chefs qui sortent du conservatoire, la voie est complètement ouverte maintenant. Et ça, c’est super !

Quelle est l’oeuvre que vous aimez le plus diriger ou écouter ?
J’adore Mahler. Évidemment, Bach est le compositeur que je fais tous les jours. C’est mon Dieu. Mais j’ai une ouvre fétiche que j’aimerais beaucoup dirigée, mais je ne l’ai pas encore fait, c’est Elias de Mendelssohn. C’est un oratorio avec solistes, grand orchestre et choeurs. Je le dis depuis quelques années ! Je souhaite d’abord le faire à Avignon. On essaiera d’ici la troisième saison je pense.
C’est un grand effectif, grand choeur et soliste. Souvent quand on commence la carrière de chef d’orchestre, on vous invite à diriger quelque chose. On ne nous laisse pas choisir et moins encore lorsque vous êtes chef invité. Cela ne se passe pas comme ça.
Une fois que vous êtes patron, c’est vous qui programmez. C’est ce qu’il se passe ici à Avignon. Je suis très heureuse de faire des pièces que j’adore depuis des années et que j’ai toujours rêvé de faire. Elias fait partie d’elles et je suis entrain de mettre tous les partenaires en place pour pouvoir le réaliser. C’est un travail de fourmis !

Qu’aimez vous particulièrement en la France ?
Je suis amoureuse de l’élégance, les manières, la politesse. Je trouve cela charmant. Les formes sont aussi importantes que le contenu. J’ai été très séduite par cela. Et aussi, la musique baroque à travers sa culture. Et puis, cet universalisme, qu’a la France, de vouloir rassembler toutes les nations et d’être quelque part unificateur. Quand j’ai vu l’emblème Liberté, Égalité, Fraternité, cela m’a ému.

Que pouvons nous vous souhaiter pour ces trois prochaines années à la direction de l’orchestre d’Avignon ?
J’aimerai amener l’orchestre artistiquement, là où je rêve, avoir une très bonne complicité avec les musiciens, et puis une fois que cela est bien établi, rayonner, d’abord chez soi, puis après vers les autres.

Quelle est votre définition du bonheur ?
Peut-être, c’est quelque part, trouver une espèce de paix. Quand quelqu’un est dans le bonheur, c’est qu’il est en équilibre. Il a aussi un peu de mauvais. Ce n’est pas que du bon, le bonheur. Il faut cet équilibre, il faut avoir les deux pour être dans le bonheur. Pas juste le bonheur, car ça risque de ne pas être très agréable. C’est le parfait équilibre entre le mauvais et le bon.

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Localisation : Avignon
Date : 30 juillet 2020

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