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Rosa Bonheur, l’animal dans le Château

Qu’apprendrions-nous de l’Histoire si on prenait le temps de découvrir qui se cache derrière les noms de nos rues ? La peintre Rosa Bonheur, qui a prêté le sien à un nombre certain de rues françaises, est une figure majeure de l’art académique du Second Empire. Première femme à avoir reçu la Légion d’honneur, l’Impératrice Eugénie dira d’elle que « Le génie n’a pas de sexe ». Artiste anticonformiste, elle a fait du monde animal sa passion, son combat.

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Rosa Bonheur, artiste peintre et sculptrice française (1822 – 1899), est une figure emblématique de l’art académique du Second Empire. Elle est l’une des rares femmes à avoir donné son nom à de nombreuses rues de France.

J’étais à l’écriture d’un article, sur un quelconque sujet lié aux Alpes-Maritimes et me voilà emmêlé dans les hyperliens autour de Nice, une forêt d’onglets ouverte sur la fenêtre de mon navigateur ! Dans le lot, une page avec des annonces immobilières sur l’avenue Rosa Bonheur. Les algorithmes googeliens venaient de court-circuiter mon élan rédactionnel ! Je laissais de côté mon article en cours. J’avais rendez-vous avec une grande dame, Rosa Bonheur.

Rosa Bonheur, une valeur sûre…

La Rue Rosa Bonheur

Vous imaginez bien qu’on ne donne pas son nom à une avenue, sans avoir été un personnage illustre.

Parce qu’un rien m’amuse, j’ai tapé « Rue Rosa Bonheur » sur Google, sans préciser la ville. Plusieurs communes sont apparues dès la première page : Nice, Toulon, mais aussi Paris, Melun et Bordeaux. Il n’est pas nécessaire de pousser l’exercice plus loin pour comprendre que Rosa Bonheur est un personnage dont la renommée dépasse notre région.

Rosa bonheur, première femme artiste à recevoir la légion d’honneur

Rosa Bonheur est une artiste française majeure du XIXème siècle. Elle est le peintre animalier le plus prisé de son temps. Elle a été une véritable star de son vivant, adulée par les cours européennes et les grands collectionneurs d’art. En France, elle jouit d’une reconnaissance unanime. Monarchiste, bonapartiste et républicain, les régimes qui se succèdent lui vouent la même admiration. Elle sera la première artiste à recevoir la Légion d’honneur. L’Impératrice Eugénie, se rendra dans son propre château, en 1865, afin de la lui remettre. Sadi Carnot, en personne, lui attribuera le grade d’officier du même ordre, en 1894.

Tableau le marché aux chevaux rosa bonheur peinture animaliere second empire

Rosa Bonheur, Le Marché aux chevaux – Metropolitan museum of art, New-York

Une femme indépendante

Oui, Rosa possède son château, à Thomery, en Seine-et-Marne. Elle ne l’a pas hérité de sa famille (ses origines sont modestes) ou d’un mari. Elle l’a obtenu par la seule vente de ses œuvres, en 1859. Elle est âgée de 37 ans et ses toiles atteignent des prix bien supérieurs à ceux de ses contemporains.

Prenons l’exemple de Cabanel. Il est né en 1823 et elle, en 1822. Il est la figure emblématique de l’art académique du Second Empire. Il règne en maître sur le monde de la peinture. Il siège à l’Académie des Beaux-Arts, il est membre du jury du Salon. Il fait et défait les carrières d’artistes. En 1863, Napoléon III achète son chef-d’œuvre « La naissance de Vénus » pour la somme de 20 000 francs. Il faut rappeler que le salaire annuel moyen d’un ouvrier oscille, à l’époque, entre 400 et 1000 francs.

Gustave Courbet, quant à lui, né en 1819, parvient à vendre son « Après-dînée à Ornans » à l’État pour 1500 francs.

J’ose à peine citer les impressionnistes, au début de leur histoire. À l’issue de leur première exposition, en 1874, le collectionneur Ernest Hoschedé acquiert « Impression, soleil levant » de Monet pour 800 francs. Rencontrant quelques difficultés financières, il devra le céder, quatre ans plus tard, pour le quart du prix.

Et bien Rosa Bonheur est un cran au-dessus de ces messieurs ! En 1855, le marchand d’art, Ernest Gambart, devient propriétaire de son « Marché aux chevaux » en déboursant… 40 000 francs. Ce personnage est connu des Niçois. Il est le futur acquéreur du Palais de marbre, le somptueux bâtiment qui abrite aujourd’hui les archives municipales de la Ville de Nice.

Rosa Bonheur est « la plus grande peintre des scènes rurales de France, peut-être du monde ».

Rosa Bonheur et Ernest Gambart, le marketing en action…

Tournée internationale pour le « Marché aux chevaux », une toile grand format

Ernest Gambart devient le marchand attitré de Rosa Bonheur. Il compte déjà de nombreuses signatures de prestige dans son écurie, comme Turner, John Everett, Lawrence Alma-Tadema, Thomas Couture et bien d’autres. Il entend bien faire grimper, à des sommets jamais atteints, la cote de sa nouvelle recrue. Il organise une tournée internationale du « Marché aux chevaux », en présence systématique de Rosa. La toile mesure près de 2,5 m sur 5. L’épopée commence par Londres. La presse ne tarit pas d’éloges et le public est conquis, à tel point que le tableau passe par Windsor, à la demande de la Reine Victoria. La troupe s’expose ensuite à Glasgow, Liverpool, Manchester et Birmingham. Selon le Daily News, Rosa Bonheur est « la plus grande peintre des scènes rurales de France, peut-être du monde ».

Et vient le tour des États-Unis, avec des escales à New-York, la Nouvelle-Orléans et Boston. Rosa devient si populaire, qu’une poupée à son effigie rencontre un grand succès commercial à travers le continent. Toutes les petites américaines veulent leur « Rosa Bonheur doll ».

Rosa Bonheur, une femme libre

« Le génie n’a pas de sexe. » L’Impératrice Eugénie en remettant la Légion d’honneur à Rosa Bonheur

Il faut dire que le talent de l’artiste est doublé d’une personnalité décapante qui ne laisse personne indifférent.

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Auguste Bonheur, Profil droit de Rosa Bonheur – Musée des Beaux-Arts de Bordeaux © Photographie Frédéric D. – Mairie de Bordeaux

Son père la destine au métier de couturière. Dans la France du XIXème siècle, les femmes n’ont pas un choix important en termes de carrière professionnelle. En fait, elles n’ont pas de choix, tout court ! Papa décide pour ses filles et un bon mari prendra le relais de papa. Mais Rosa n’est pas une fille à laquelle on dicte quoi que ce soit. Elle n’a « aucune patience avec les femmes qui demandent la permission de penser ». Rosa ne veut pas de ce destin. Elle veut être peintre, un grand peintre. Elle veut devenir riche grâce à son art. « Le génie n’a pas de sexe » (phrase que prononce l’Impératrice Eugénie en lui remettant la Légion d’honneur). Elle sait pourtant que l’École des Beaux-Arts est interdite aux filles. Et bien, elle apprendra le métier avec son père qui enseigne le dessin dans une « école pour jeunes filles » (le dessin est un bon support pour la broderie). Quand l’enseignement de son père ne suffira plus, elle étudiera la nature et apprendra à la copier avec un sens aigu de l’observation. À l’âge de 19 ans, en 1841, elle expose au Salon et elle y accédera régulièrement par la suite. Elle y reçoit sa première médaille en 1845 et sa première commande de l’État en 1849.

Rosa Bonheur, la nature sauvage

L’art animalier

Pour ses études préalables à la réalisation de ses tableaux, elles passent de longues heures à observer les animaux. Les foires aux bestiaux, les abattoirs, les parcs zoologiques (grande nouveauté dans la société du Second Empire), sont ses lieux d’études de prédilection. Elle obtiendra, de fait, une « autorisation de se travestir ». En effet, les jupons ne sont pas recommandés dans ces lieux… Et oui, il faut le rappeler, la « tenue d’homme » est interdite aux femmes, sauf dérogation préfectorale. Rosa Bonheur porte donc un pantalon, coupe ses cheveux « à la garçonne » et fume le cigare.

Mais Rosa ne supporte pas la souffrance des bêtes. Elle les considère comme ses semblables. Elle est convaincue qu’elles ont une âme. Elle préfère les côtoyer dans la nature.

Comme je l’indiquais un peu plus haut, Rosa Bonheur vit dans son Château de By, à Thomery dès 1859. C’est une somptueuse bâtisse, entourée d’un grand parc. Elle installe une véritable ménagerie dans son domaine. Elle élève des chevaux, des chiens, mais aussi des cerfs, des félins, un crocodile, un sanglier qui déambule librement dans le Château. Ils ont des noms, l’ara se nomme « Monsieur », un lion répond à « Sultan », une lionne à « Fatima ». Elle peut ainsi les croquer en toute fraternité.

Elle va d’ailleurs, lier une véritable amitié avec Buffalo Bill, lors de la venue de celui-ci à l’Exposition universelle de 1889. Les deux personnages sont aux antipodes, mais ils ont la même passion pour les chevaux et la nature sauvage. Rosa peut étudier les bisons arrivés avec la caravane du « Wild West Show » et passer de longues journées avec la vedette américaine. Rosa lui fait le portrait et pour la remercier, Buffalo Bill lui offre une tenue de Sioux.

Rosa Bonheur et Nice

1277 mots et je n’ai pas encore évoqué le lien de Rosa Bonheur avec Nice (tout l’article part du nom d’une avenue niçoise).

Ernest Gambart, nous l’avons vu plus haut, établit sa résidence au Palais de marbre dés 1870. Son objectif est commercial. Il connaît parfaitement le goût des hivernants pour la Côte d’Azur, et notamment ceux des Anglo-saxons. Pour eux, il a fait inscrire un vers, tiré d’un poème de Keats, sur la façade du palais : « A thing of beauty is a joy for ever ». Les grandes fortunes, les têtes couronnées, raffolent des réceptions organisées par le riche et célèbre collectionneur dans son palais niçois. Rien n’est plus tendance dans les années 1870 à 1880 que de passer un hiver à Nice et être invité chez Gambart. Le marchand peut alors présenter ses artistes à de futurs acheteurs. Rosa Bonheur, vedette de son écurie, particulièrement appréciée par les Anglais et Américains, sera Niçoise chaque hiver, à partir de 1871. Tant et si bien, qu’elle finira par faire l’acquisition d’une demeure niçoise, la Villa Bornala. La Côte d’Azur devient un sujet d’étude pour les décors de ces animaux exotiques. Les séjours niçois sont l’occasion de se rendre régulièrement au parc zoologique de Marseille, dans le but de dessiner les lions. Il y a forcément un bout de Nice dans les œuvres qu’elle réalise durant cette période, ces mêmes œuvres réparties à travers le monde, dans des collections prestigieuses. Je peux même affirmer, sans prendre de risque, qu’un bout de Nice et un autre du Parc zoologique de Marseille, figurent dans le « Roi Lion » de Walt Disney. En effet, les Studios Disney avouent avoir puisé leur inspiration dans l’œuvre de Rosa Bonheur, et notamment ses félins dans leur environnement.

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Rosa Bonheur, La Foulaison du blé en Camargue – Musée des Beaux-Arts de Bordeaux © Photographie L. Gauthier – Mairie de Bordeaux

L’épisode niçois de Rosa Bonheur n’a laissé que peu de souvenirs dans la ville. Il y a, bien entendu, l’avenue Rosa Bonheur, mais aussi un monumental tableau, de près de trois mètres sur quatre, de Nicaise De Keyser « Les Écoles du XIXème siècle ». La toile ornait jadis les murs du Palais de marbre. On peut y voir, réunis, les plus grands peintres du XIXème siècle. Parmi eux, une seule femme, Rosa Bonheur.

Anticonformiste jusque dans sa vie intime

Rosa Bonheur et Nathalie Micas, une histoire d’amour fusionnelle

Rosa Bonheur a fait le choix de ne pas se marier, de ne pas fonder une famille. Elle voulait se consacrer entièrement à son œuvre.

Elle partagera néanmoins sa vie avec deux femmes, deux artistes-peintres, comme elle. La première est Nathalie Micas. Elles se sont rencontrées à l’adolescence et vivront une histoire fusionnelle jusqu’au décès de Nathalie, en 1889. Rosa vivra ses dernières années auprès d’Anna Klumpke qui, au départ était venue au château de By, en Seine-et-Marne, pour seulement exécuter son portrait.

Il est intéressant de souligner que plus d’un siècle après, les historiens ne sont toujours pas d’accord sur le saphisme avéré ou non de Rosa. Mais, très sincèrement, peu importe. Je me range du côté de l’Impératrice et de cette incroyable dame : le génie n’a pas de sexe et j’ajoute, volontiers, qu’il n’a pas de genre !

L’année prochaine, ce sera le bicentenaire de la naissance de Rosa Bonheur. À cette occasion, le musée des Beaux-Arts de Bordeaux organise une grande rétrospective sur la vie et le travail de l’artiste. L’exposition sera ensuite présentée à Paris. De grandes institutions internationales et le musée d’Orsay sont associés au projet. La date n’est pas encore arrêtée, du fait de la crise sanitaire. Mais ce sera un grand moment pour la reconnaissance de Rosa, sur sa terre natale.

Photo à la Une : Rosa Bonheur dans son atelier, Georges Achille Fould, inv.BX E 946 – Musée des Beaux Arts de Bordeaux © Mairie de Bordeaux, ph.Lysiane Gauthier

Localisation : Nice
Date : 4 mai 2021

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